La Part des Anges de Ken Loach

Cette année, Cannes a livré son Prix du Jury à Loach le roublard, ce qui n’a pas forcément plu à tout le monde. Considéré comme mineur par certains, formidable par d’autres, Nanni Moretti et son jury en a fait leur coup de cœur en lui décernant un prix pourtant « réservé » aux jeunes réalisateurs. Mais que voulez-vous, Loach aura une nouvelle fois surpris tout le monde et surtout pris le cœur de la Croisette. Présentant une efficacité et une prolificité quasi-semblables à celle d’un autre septuagénaire et d’une autre nationalité (Woody Allen), Ken Loach s’est imposé comme un réalisateur engagé qui entreprend avec une certaine réussite tout ce qu’il touche. Malgré tout, l’année dernière, à force de pousser l’engagement au-delà de la question sociale, Loach s’est empêtré avec Route Irish dans la question de l’après-guerre en Irak. Avec beaucoup moins de réussite qu’un Paul Greengrass, Loach est désormais de retour avec son Angels’ Share (traduit La Part des Angeschez nous), et livre ici un des films les plus drôles de ce premier semestre 2012.

La trame est simple : l’action se déroule à Glasgow où un tout jeune père nommé Robbie va chercher la rédemption et faire face à son passé de délinquants alors qu’il découvre en lui une passion pour le whisky. Au moment où il découvre avec sa bande qu’une bouteille va se vendre à plus d’un million de livres, ils décident de se rendre à la distillerie pour la voler et la vendre pour pouvoir couler des jours heureux avec sa famille.

Dans ce nouveau Ken Loach, rien n’est particulièrement nouveau à mettre à son actif. Le réalisateur poursuit sa longue chevauchée dans le cinéma social, avec l’aide de son scénariste attitré Paul Lafferty, avec lequel il continue l’approfondissement du paysage social britannique alors que la situation actuelle est de plus en plus grave (on dénombre pas moins d’un million de jeunes Britanniques au chômage). Mais ici, et comme toujours, ce qui prend le dessus de la réalisation ou d’un quelconque exercice de style, c’est la performance d’acteur et l’éternelle recherche de l’humour, mélangeant le caractère populaire, le franc parler de ses protagonistes et le burlesque pour masquer un certain désespoir. C’est ainsi que Ken Loach nous fait découvrir à l’écran une bande de phénomènes, tous plus géniaux les uns que les autres, ancrés dans une inconscience et une ignorance assez touchante bien que parfois trop marquée l’écran. La Part des Anges a beau être une fable humaniste allant droit au cœur mais, bien malgré lui, le tout va parfois jusqu’à déborder de bons sentiments bien qu’à certains moments Loach sait retranscrire avec beaucoup de talent et une certaine dureté la galère de Robbie face à une belle-famille qui le menace, le poursuit et veut sa fuite telle une tragédie grecque dans laquelle la famille n’approuve pas le choix de la femme et veut la mort du compagnon.

Lorsque le film est plongé dans cette atmosphère douce-amère, où se mélangent les responsabilités en tant que père et les blessures du passé qui réapparaissent – ce qui entraîne une scène absolument poignante entre Robbie et l’une de ses victimes -, le film est extrêmement passionnant voire poignant. Ici, l’émotion n’est pas retranscrite par la musique – pourtant facteur important dans le cinéma d’aujourd’hui, quasiment considéré comme le moteur de la puissance émotionnelle d’un film -, ou par je ne sais quel effet larmoyant, Loach préfère amorcer un récit dans lequel le combat de ce père à la recherche d’une rédemption et d’une tranquillité va immédiatement faire plier le public à ses pieds et ne va plus le lâcher jusqu’à la fin. Malgré le fait que cet objectif soit délaissé au profit d’une sous-intrigue sur une arnaque, le film ne laisse jamais de côté la volonté de cet homme (brillamment interprété par Paul Brannigan, révélation du film). Les menaces et les propositions de fuir n’y feront rien, la volonté restera la même jusqu’à faire apparaître chez lui une certaine puissance, dans laquelle se mélange une envie de tuer et une promesse envers sa compagne.

La bienveillance que porte Loach à l’égard de ses personnages les rend irrémédiablement attachants. Ici l’on ne cherche pas à les juger pour leurs crimes ou d’y émettre une critique sur la délinquance de notre époque, le réalisateur utilise ses personnages comme des êtres à part entière pour émettre une certaine humanité et un réalisme à son récit et le tout marche avec beaucoup d’entrain. On est à la fois ému et avec un certain sentiment euphorique en sortant de la salle, Loach réussissant ici à faire une comédie humble, sans grands moyens ni grande ambition mais dont le but premier, faire rire tout en faisant réfléchir, est parfaitement maîtrisé et très réussi. Bien sûr on continuera de regretter l’aspect bien trop « téléfilm » de la réalisation de Loach mais le film fait preuve d’une telle sympathie et d’une telle authenticité que l’on en oublie les aspects techniques et la narration quelque peu maladroite de Loach et Lafferty. En soit une très bonne comédie, sincère, délicate et infiniment drôle et un retour en force pour un homme de soixante-seize ans toujours aussi vivant et qui semble ici retrouver une jeunesse d’antan à travers cette bande bien attachante. On est définitivement sous le charme !3 étoiles et demi

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