Django Unchained de Quentin Tarantino

La marque de génie pure et dure d’un réalisateur déjà culte, adulé de tous, objet d’adoration ou de critique, est de savoir prendre son public par surprise, en offrant toujours un contre-pied total aux attentes. Si Le Boulevard de la Mort, exercice de style bancal mais extrêmement plaisant dans son dernier tiers, marquait un temps mort dans la carrière d’un metteur en scène qui finissait par sombrer dans la caricature de lui-même, Django Unchained, fresque épique de près de trois heures à travers l’esclavagisme aux Etats-Unis, marque la renaissance d’un homme qui, de par l’affinement de son style et l’omniprésence de références affichées avec passion et respect, continue de sillonner de son empreinte indélébile, et définitivement cool, les cinémas qui l’ont construit.

Il ne faut pas attendre longtemps, une première séquence dans laquelle surviennent les prémices d’une figure mythologique construite au fil du film, pour comprendre que Django est bien au-delà qu’un hommage au western-spaghetti porté par les Franco Nero, Sergio Leone et autre Clint Eastwood. Délimitant son dialogue en un champ-contrechamp durant lequel transparaît déjà la quintessence d’un récit tarantinesque, Django Unchained démontre au long du récit que Tarantino peut encore concilier récit humaniste avec pur délire visuel et cinéphilique dans lequel les giclées de sang, les choix musicaux (une bande-originale de haute volée dans laquelle l’alliage des partitions de Morricone et les différents traces de rap américain prend tout son sens) et les différentes scènes de fusillade claquent en bouche en un feu d’artifice jamais superficiel et toujours référentiel. A mi-parcours entre le western avec ses longues chevauchées à travers l’Amérique et le film d’action badass dans lequel les punchlines s’entrechoquent avec une véritable portée dramatique au coeur même du personnage éponyme, Tarantino sillonne avec un regard de véritable metteur en scène l’Histoire qu’il écrit, réécrit et n’en délimite jamais la portée d’un message fédérateur. A l’instar de Inglourious Basterds, son cinéma a perdu en vanité ce qu’il a gagné en ambition et en audace. Son héros, porté par un Jamie Foxx des très grands soirs, est le véritable porteur de la passion vengeresse qui démange Tarantino et qui, à travers chaque regard, chaque réplique, souligne son rang en un super-héros impassible, inarrêtable mais dont l’humanité en fait un mythe aux mains sales, à l’amplitude hallucinante et à la classe aussi imposante qu’insensée.

Dans cette longue quête à la recherche de la bien-aimée de Django, son acolyte interprété par l’inénarrable et désormais indispensable Christoph Waltz vient apporter de la densité à ce duo charismatique et dont les touches d’humour noir propulsées par-ci par-là du métrage en font un divertissement contrasté qui arrive à allier un véritable contexte historique tragique avec la dérision naturelle du scénario signé Tarantino lui-même.

La mise en scène, affinée, ajoute ici une aura grandiose voire épique à ce western halluciné et hallucinant de beauté tout en parvenant enfin au cinéaste texan de préserver et d’user de ses joutes verbales, chères à son coeur, avec rythme et intelligence. Lorsqu’il n’avait rien à raconter dans Inglourious Basterds, hormis de contreplaquer son énorme culture cinématographique à travers chaque dialogue d’une interminable longueur, Tarantino en fait ici une arme d’intensification dramatique, tout en gardant la cohérence de son propos et la constante et parcimonieuse maîtrise de la litote et de l’oxymore. Comme à chaque fois.

La beauté et la rigueur apportée au propos viennent s’entrechoquer avec la rugosité d’un parti-pris esthétique tout bonnement brillant. La photographie, à nouveau signée Robert Richardson et le choix des décors orchestré par J. Michael Riva, dont c’est le dernier film sur lequel il officie avant son décès, rappellent la beauté des films de Leone ou du récent True Grit qui, malgré une technique irréprochable, se plantait dans un propos d’une grande vacuité.
La réussite du film provient encore d’un casting impérial. En outre les extraordinaires Jamie Foxx et Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, sidérant de maîtrise, parvient à apporter à son rôle de bad guy une véritable aura terrifiante qui, par delà un regard, projette une froideur inattendue au film. Samuel L. Jackson, rarement aussi bon que derrière la caméra de QT, apporte un vent de folie de sa performance délirante, celle d’un de ces noirs qui s’est rangé derrière la force obscure, prolongeant d’une touche humoristique irrésistible, et indispensable au film pour ne pas sombrer dans la redondance la plus totale, la réflexion sur l’aliénation de l’Homme dans sa quête de liberté.

Honorant de toute son ampleur le genre du western spaghetti qu’il arpente, réécrit et chérit, Django Unchained est un film assez miraculeux, sinon un classique instantané, d’une beauté rare qui ne cesse de revisiter avec respect les grands moments de cinéma fédérateur, de Raoul Walsh à Sergio Leone en passant par David Lean. Une œuvre dense, spectaculaire, infiniment drôle et dont l’essence même du propos divague entre rêveries et dureté de la réalité. Rarement un film n’aura su mêler, avec tant de maestria et tant de minutie, son propos avec un univers à part, particulier à son auteur. Le style reste le même, excessif à souhait, mais la maturité avec laquelle Tarantino arpente son sujet en fait un très grand film stellaire, épique et jouissif comme jamais. Toujours copié mais jamais égalé.4 étoiles et demi

Django Unchained, réalisé par Quentin Tarantino

Avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio et Kerry Washington
Musique : Various Artists
Scénario : Quentin Tarantino
Durée : 2h35
Date de sortie : 16 janvier 2013

Une réflexion sur “Django Unchained de Quentin Tarantino

  1. Bonsoir, un chef d’oeuvre en effet, le premier de l’année 2013. Ce film m’a réconciliée avec QT que j’avais lâchement abandonné après Kill Bill 1 (j’avais détesté). Bonne soirée.

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