Anna Karenine de Joe Wright

Anna KarenineL’antre du théâtre peut parfois réserver de bonnes, comme de très bonnes surprises.
Cinquième film en sept ans, après Hanna – malheureusement pas encore vu… – Anna Karenine marque une étape significative dans l’avancée de l’auteur qui, après avoir titillé l’académisme d’une banalité confondante dans Orgueil et Préjugés puis dans Reviens-moi, Joe Wright signe d’une empreinte raffinée son adaptation du chef d’oeuvre de Tolstoï, contractant encore plus les limites instables entre le cinéma et le théâtre.

Film se déroulant l’intégralité du temps dans un théâtre délabrée et apparemment vide de toute présence humaine, Anna Karenine flirte sans cesse entre les rêveries et la chronique d’une époque et d’une femme. Une première demi-heure brillante dans laquelle le prodige anglais fait tournoyer sa caméra comme rarement, l’action en devenant rapidement passionnante, si ce n’est captivante, le véritable point fort du film est de casser la barrière entre le décor, souvent rappelé au spectateur, du théâtre, sa scène et ses coulisses, et de faire des différents lieux un film ludique dans lequel le metteur en scène peut perpétuellement faire vivre son histoire.

Ne créant jamais de confusion sur le déroulement de son film en limitant le nombre de personnages à l’écran, le film est en tout point parfaitement maîtrisé et s’impose comme un exercice de style brillamment mis en image. Les corps s’entrechoquent, confrontant la froideur immaculée de la Russie de 1874 et la chaleur, l’émotion procurée par l’histoire passionnel entre le personnage d’une Keira Knightley à la performance aussi alarmante que mesurée et un Aaron Taylor-Johnson dont l’allure et l’aisance devant la caméra en font une des futures valeurs sures du cinéma américain, délaissant toute forme classique de mise en scène. Choix risqué en ces temps de grande frilosité dans le cinéma s’essayant au plus grand des classicismes, mais porteur d’un regard cohérent, subtil et d’une grande beauté esthétique, quasi-statique. Le film déconcerte autant qu’il impressionne au fil de ces deux heures et quart d’un cinéma relativement ample pour en percevoir divers points de chute et, malheureusement, aussi distant vis-à-vis de son auditoire, paradoxe imminent d’un genre comme le théâtre qui doit, à l’origine, rapprocher l’auteur de son spectateur.

On ne va pas vous mentir quand, à quelques redondances près, on s’est ennuyé, rapidement rattrapé par des leçons de gigantisme et de romantisme à tomber. La scène de la course de chevaux est un exemple de mise en scène, une parenthèse inattendue dans le film où le cadre assez concis de la scène croise une sorte de pont à travers le lieu, à travers le temps. Autosuffisance que l’on peut juger étrange pour un film qui, si dans le fond n’étonne guère et reste assez anecdotique au vu de la forme, travaille à tout instant sa technique et filme comme rarement des scènes aussi vues et revues dans le cinéma classique que celles du bal avec un tel soucis du détail et parvient à coïncider un acte aussi commun qu’une invitation à une danse comme un acte physique, presque sexué.

Cette splendeur esthétique s’intègre dans un casting au choix malheureusement assez commun. En outre Jude Law qui étonne en mari paniqué et perdu derrière les frasques de son épouse, apportant un peu de calme à un film sans cesse toucher par l’atmosphère bruyante des rouages des trains de Moscou, c’est bel et bien le couple Domnhnall Gleeson – Alicia Vikander qui parvient à apporter une véritable pureté chez un film dont l’éternelle froideur du propos congèle toute émotion chez le spectateur et crée, en une scène de puzzle, le moment le plus bouleversant d’un film qui, pour la première fois, se dévoile sans quelconque couverture et dont la photographie lumineuse signée Seamus McGarvey (Nowhere Boy, We Need to Talk About Kevin) apporte l’émotion propre à l’auteur, d’un amour innocent, sans conséquence et sans répercussion politique.

Brillant de par sa technique, déconcertant à la vue d’un fond à la véritable superficialité tant sur la chronique de l’époque que sur le traitement des personnages, Anna Karenine est un exercice de style aussi grandiose qu’instable. Un film qui se vit après la projection, lorsque les saveurs véritables remontent en bouche et, qu’une fois digéré, parvient l’impact d’un film unique en son genre qui, sa structure théâtrale, apporte tout ce qu’une simple adaptation ne donnera jamais : de l’excitation.4 étoiles

2 réflexions sur “Anna Karenine de Joe Wright

  1. Excellente critique, j’ai l’impression de mieux saisir le fil de l’histoire maintenant que je l’ai lue 🙂

  2. Pingback: Cloud Atlas de Lana Wachowski, Andy Wachowski et Tom Tykwer | In Movies We Trust

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