Dans la maison de François Ozon

Dans la maisonDes souvenirs, il en reste après la première projection de Dans la maison. Des traces plus que des scènes précises, celles d’un film qui arrive au moment où on l’attend le moins.
D’habitude ambivalent dans ses choix de films, comme en témoignait le très déconcertant Potiche, François Ozon a décidé de ne pas changer sa ligne directrice et continue d’arpenter les longs dialogues avec une intensité et une intelligence rares dans le cinéma français d’aujourd’hui. Dès les premiers instants, l’on sent la volonté de l’auteur à jouer avec son public. De le dérouter comme de l’épater. La présence donc de l’inénarrable Fabrice Luchini, dans le rôle d’un professeur un peu las d’un métier qui ne l’éloigne ni trop de la langue française sur laquelle il voulait voguer en tant qu’auteur et qu’il a délaissé «par manque de talent», tout en gardant un pied d’appui sur la littérature qu’il arpente et qui façonne l’apprenant face à lui. Cette année, sa classe n’est pas très bonne, pas inspirée et en perte de repères, d’imagination, de curiosité face au réel. Cette barrière qui hante Ozon au fil de ses films, qui se confine ou qui s’étire. Ce besoin comme pour exprimer les écueils d’une société qui ne vit plus aux sons de ses auteurs mais qui a préféré la délaisser pour un quotidien plus terre à terre, loin de toutes les histoires que le quotidien lui-même délivre.
Pourtant, il y a un élève. Au nom peu commun pour notre époque. Claude Garcia… Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelle est cette plume à la connotation si singulière et qui ose encore aujourd’hui de parler de «ménagère de la classe moyenne» dans un pays où la parité hommes-femmes a pris le dessus. Dans cette découverte, va se créer une liaison instable entre le professeur et son élève, le maestro et le valet, tous deux brûlant de connaître la suite, cette suite qui orne chacun des nouveaux textes de Claude. «A suivre…».

Etrange épiphénomène que l’apparition de Ernst Umhauer qui prend soudainement, inconsciemment, le dessus sur la présence d’un Luchini plus en retenu mais tout aussi excellent, et qui insuffle un vent nouveau à ce qui devait être un énième film littéraire, déblatérant sur le système scolaire dans lequel il prend vie et citant La Fontaine, Flaubert ou encore Céline pour paraître intelligent. Dès lors que Claude est dans la scène, dès lors que son sourire narquois qui envahit la pellicule de toute sa malice, le film semble jouissif, prenant à tout instant et d’une puissance équivoque qui emplit celui-ci d’une fraîcheur inattendue. Les exemples des De Palma, l’écriture de Franz Kafka est sans aucun doute un des éléments fondateurs de la réussite du film. Si, esthétiquement, Ozon s’éloigne de toute outrance et instaure un contraste perceptible entre ce qui est phénomène du réel comme du rêve, de la découverte comme d’une terre connue (l’évolution des couleurs dans la maison est époustouflante), pour se plonger totalement dans son récit, le film n’en oublie jamais que chaque détail est synonyme de clin d’oeil et crée ainsi un sentiment de jeu entre le metteur en scène et son public, amplifiant encore et encore, minute après minute, la sensation de surprise. Ce qui tient de la découverte d’un lieu nouveau où l’imagination et le point de vue de l’élève apportent un plaisir instantané pour le professeur, il devient rapidement une addiction, une dépendance à savoir la suite des aventures au coeur de chez les «Rapha» et de leur quotidien banal et qui prend pourtant une signification tout à fait extraordinaire.

Cette relation secrète, quand l’un lui prête des livres pour affiner son récit et que l’autre fournit de nouvelles aventures, aurait sans doute pu sortir de chez De Palma lui-même, le thème du voyeurisme poussant donc ces deux héros à leurs voeux les plus intimes, les plus chères, les plus incongrues comme les plus sensuels. Depuis longtemps l’on avait pas vu un film divaguer avec une telle aisance entre le thriller malsain et le drame psychologique, une telle intelligence à user de la voix-off comme un élément des plus importants dans le récit (déconcertant puisqu’il résume les récits dans le passé, dans le présent comme dans le futur), tout ce que Dans la maison entreprend, il le réussit, du moins dans sa majorité puisqu’il y a un hic. Rythmique.
Si le rythme est soutenu durant tout le long, il demeure que les personnages secondaires sonnent creux et que leur prestation respective semble en empatir, tout comme un final bien trop convenu dans lequel les relations implosent et que les langues soudainement se délient et que sur le sol, un homme tombe, allongé aux côtés de l’inoubliable tristesse de Louis-Ferdinand Céline et de Son voyage au bout de la nuit.

Brillant par son propos mêlant l’intelligence d’un Hitchcock tout en préservant la moiteur et le voyeurisme d’un De Palma dans un écrin de perversion, Dans la maison s’impose en un thriller intimiste d’une puissance égale à la surprise qu’il engendre sur le spectateur. Déroulant son récit avec un plaisir communicatif, François Ozon prouve une nouvelle fois qu’il est un réalisateur qui compte dans le paysage du cinéma français, qui déconcerte et qui, en s’inspirant d’un cinéma sordide et poisseux, creuse vers les côtes d’un cinéma conjuguant références et volonté de procurer un plaisir véritable au spectateur, celui indomptable, inoubliable, de vouloir, contre vents et marées, connaître la fin, cette « fin pour mon professeur ».

Première étape inévitable pour deux opposés qui, dans une même passion, se rassoient sur le banc à l’origine des grandes péripéties de leur passé et observent ce que le commun des mortels peut créer de plus extraordinaire dans son quotidien. Inconsciemment, sans savoir qu’il est observé.4 étoiles et demi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s