Cogan – Killing Them Softly de Andrew Dominik

Killing Them SoftlyIl est souvent dur pour un réalisateur, après avoir été acclamé, de se le relever ou du moins de toucher à nouveau à une caméra, à risque d’être lapidé ou adulé par une grande partie de la critique partisane. Andrew Dominik a donc pris son temps pour revenir. Cinq ans après son chef d’œuvre l’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, long western lyrique où la beauté du récit et de la mise en scène n’avaient d’égal que la performance d’acteurs tous plus géniaux les uns que les autres, l’on trépignait d’impatience de voir de quelle manière se ferait le retour du prodige australien.
Accueilli tièdement durant la Croisette, et pourtant pas si inintéressant tel qu’il a pu être décrit, Cogan – Killing Them Softly – un titre maintes fois changé et qui désormais n’a plus de sens – est un film d’époque, sur une nation condamnée à pâtir de ses plus violents démons.
A travers une incroyable ouverture, dans laquelle les fragments d’un discours de Barack Obama s’entrechoque à un montage tout au ralenti, le cinéaste australien fait apparaître ce qui chez lui n’était pas synonyme d’évidence : l’importance du dialogue dans la création du propos.

Mille fois dit et répété, les références aux frères Coen et à Tarantino – tous trois en dissonance avec eux-mêmes et avec les codes qu’ils ont posé – sont bien entendus présentes et les injures, aussi nombreuses qu’elles sont, ne reflètent en aucun cas la chronique au vitriol de l’Amérique désemparée que le metteur en scène brosse.  De la crise dont il est de nombreuses fois citée, chez la population moyenne comme chez les mafieux (les grandes maisons ont laissé place à des taudis et à courir après ceux qui ont volé le moindre billet), il en découle un court récit mélancolique voire nostalgique sur un mythe déstructuré, en pleine tourmente et en questionnement sur ce qu’il fut et sur ce qu’il est aujourd’hui.
Mêlant trois cinémas en un, trois générations dans le même panier, des modèles au coeur du cycle de la déchéance (un Ray Liotta maltraité, James Gandolfini dans le rôle du mafieux fatigué) jusqu’aux acteurs à contre-emploi (Brad Pitt et Richard Jenkins, deux éléments majeurs dans le récit) ainsi que le renouveau du cinéma noir américain représenté par Scoot McNairy et Ben Mendelsohn (découverts dans Monster et Animal Kingdom), tous deux excellentissimes, Andrew Dominik affute une mise en scène claire et tortueuse, teinté par des pointures du genre telles que Scorsese ou encore le raffinement d’un Winding Refn, aseptisant quelque peu le propos et la forme que Cogan essaye de poser. Dans un format certes plus court que celui de son prédécesseur, il traite avec intelligence la crise sur laquelle se pose ce dilemme cornélien. L’actuelle réalité, en pleine campagne électorale, dans un pays qui tente de se remettre de la politique de George W. Bush, permet au film de s’affirmer en un tout autre genre, celui du drame quasi-social, nihiliste de par son traitement mais véritablement intéressant dans les questionnements qu’il ressasse.

Des une heure et demie que font le film, beaucoup de choses à retenir, d’autres un peu moins. La redondance des dialogues s’opposent à de vraies fulgurances visuelles ainsi que scénaristiques (une dernière tirade de Brad Pitt qui témoigne de l’état d’un pays comme d’une profession), soutirant la pitié et l’aura infâme du personnage pour l’intégrer chez le spectateur et créer une fascination macabre chez la beauté du plus triste des meurtres (la scène dans la voiture de Ray Liotta, point d’orgue de la haute technicité visuelle qu’impose Dominik). Comme il nous l’avait montré dans son précédent film, celui-ci implose la puissance de ses scènes dans le simple regard et dévoile l’émotion véritable dans la plus petite des voix. Si, en aucun cas, Killing Them Softly ne pourra atteindre la quintessence esthétique et lyrique de l’Assassinat de Jesse James, il dévoile une palette nouvelle chez son auteur, celle de chroniqueur d’une époque (bien qu’aidé du roman de George V. Higgins, l’Art et la Manière), de démonstrateur plastique, bafouant les règles du genre sans jamais chercher à les renouveler ou à les révolutionner, créant une symbiose délicate entre l’esthétique adoptée et le sujet, ou du moins, le cadre dans lequel il colporte son récit.

Ainsi, Andrew Dominik montre qu’il peut être aussi bon réalisateur minimaliste, voire désespéré, que grand virtuose des légendes de son pays, aussi infâmes ou touchantes qu’elles peuvent l’être. D’une beauté lucide et d’un cynisme véritable, Killing Them Softly est un brillant film de gangsters sur la condition d’un pays qui a fini par laisser la violence aussi physique que morale gangréner son quotidien comme une logique inévitable, délaissant la morale et la dignité au profit de la nécessité. Si cette nouvelle œuvre peut demeurer foncièrement mineure dans la filmographie de l’Australien, elle n’en demeure pas moins la vision d’une époque, âpre et sans pitié, sur des inégalités qui se creusent et les promesses d’hommes aussi irréalisables qu’infondées. N’hésitant pas à citer Thomas Jefferson comme l’élément fondateur de cet effet, le réalisateur australien creuse là où peu s’y ont essayé et se sert, avec habilité, des médias comme l’arme la plus persuasive d’un pays qui craint la moindre messe basse et se demande si, finalement, la terreur d’aujourd’hui ne venait pas de là où l’on ne s’y attend pas, là où l’on ne peut l’entrevoir.4 étoiles

Cogan - DVDAprès une sortie en salle quelque peu chaotique au vue des scores affichées (pas plus de 250 000 entrées en trois semaines) et pourtant pas dépourvu d’une critique défavorable, Metropolitan offre le service minimum sur le DVD.

Si le distributeur reste l’un des meilleurs de par la qualité qu’il offre au son et à l’image de leur galette, les bonus ne sont que trop peu présents et porteurs d’un intérêt véritable. Hormis un très court making-of de cinq minutes et des scènes coupées, toutes plus intéressantes les unes que les autres et qui auraient pu clairement être intégrées dans le montage final, il souligne une nouvelle fois le constat d’un marché DVD qui ne se base plus que sur ses valeurs sures pour espérer marcher en ces temps de crise. Un DVD anecdotique et, heureusement, une édition Combo Blu-ray + DVD qui ravira vos écrans de toute sa splendeur et soulignera les moindres détails de ce film véritablement splendide face aux contrastes qu’il offre au niveau de l’image. Sortie le 5 avril 2013.

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