Oblivion de Joseph Kosinski

OblivionInfographiste, Joseph Kosinski voit sa carrière prendre un tournant quand Disney lui met la charge, lourde en attentes, de réaliser le deuxième volet de Tron, petit joyau visuel méconnu du grand public et pourtant porteur d’un culte chez une génération de geeks toute entière. Le résultat, à près de 170 millions de dollars, est sans appel : ce mec-là a un don, certain et pas encore totalement apprivoisé, celui de mettre en images les rêveries les plus folles, filmer avec une virtuosité incongrue des combats futuristes, sans sacrifier l’épure au profit du spectacle.
Pourtant remercié après une critique très partagée et des résultats au box-office qui n’ont pas su répondre aux espérances, l’Américain a envie de nouvelles choses, d’écrire et de réaliser une œuvre qui lui serait entièrement personnelle, non-cachée derrière l’emblème d’une firme ou d’un acteur qui lui volerait la vedette. C’est alors qu’il signe un comic-book nommé Oblivion, la genèse d’un film de science-fiction, à l’ambition démesurée et à la beauté folle. L’idée prend vie, Universal produit et le résultat apparaît ainsi sous nos yeux aussi ébahis qu’attentifs à l’évolution du jeune réalisateur.

Avec comme vedette le génialement mégalomane Tom Cruise, que l’on arrête plus de voir depuis Night and Day, Oblivion marque la continuité logique dans la création de l’univers de Kosinski. Un manège sublime où la technique prend certes le dessus sur le récit mais où le genre et le champ des possibles qu’il ouvre permet à son cinéma de prendre un envol émotionnel et spectaculaire. Comme si l’auteur-réalisateur n’était pas – déjà – en train de s’inscrire dans ce nouveau panthéon du cinéma numérique, celui de la démesure et où la technologie permet toutes les rêveries promises à ce nouveau siècle.
Proche du plasticien, perfectionniste et virtuose de la caméra, Kosinski ne semble en aucun cas avoir amélioré les erreurs scénaristiques perpétuées autour de son premier film, où la quasi-vacuité de l’intrigue était écrasée par l’expérience visuelle et auditive (Daft Punk était à la B.O), inoubliable, qu’il offrait. Ce malgré le fait qu’il soit attaché désormais au scénario et qu’il ouvre de nombreuses portes scénaristiques, qu’il a bien du mal à toutes refermer en à peine deux heures du film, le tout manque d’épaisseur auprès des personnages. Comme à l’habitude, Tom Cruise paraît être le seul à passer devant la caméra, irradiant incontestablement celle-ci de tout son charisme, et est pourtant loin d’être seul dans l’équipage puisque ce sont les femmes qui rayonnent au milieu de l’univers immaculé de l’Américain. Pendant une longue partie du film seule interprète face à Cruise, Andrea Riseborough (We Want Sex Equality, Shadow Dancer) est bel et bien la partie sensible, perméable du film. Celle qui, derrière sa combinaison grisâtre, offre des instants de grâce, la seule à qui Kosinski offre des gros plans, merveilleusement mis en lumière par l’un des meilleurs chefs opérateurs du monde, Claudio Miranda, à qui l’on doit la photo de Benjamin Button ou encore de l’Odyssée de Pi, et celle qui soutire le peu de substance offert pour son rôle à travers le regard et les gestes qu’elle fait, la séquence de la piscine étant sans aucun doute une des grandes réussites esthétiques du métrage.

Le casting et l’univers créés par Kosinski sont réellement impressionnants. Le jeune prodige américain parvient à créer une véritable chaleur dans ce décor post-apocalyptique, à y faire imploser un triangle amoureux au milieu d’une Terre désertée par ses êtres humains et ensevelie sous le sable et la neige, cachant les divers monuments de ce New York vertigineux. «Faîtes-vous toujours une bonne équipe ?» ne cesse de répéter cette voix inconnue, cachée sous un visage dont on sait qu’il n’est pas le bon, robotique et intraitable. C’est avec cette «équipe» que Kosinski passe le plus de temps. Il impose un tempo, évite le superflu au profit de l’efficacité, tentant de placer rebondissements après rebondissements en près de deux heures. Tentative qui, comme dit précédemment, se révèle quasiment impossible à réaliser pour le metteur en scène tant la mise en place de l’univers, ses détails et la caractérisation de chacun des personnages soutirent la majeure partie du récit.
Néanmoins, à l’instar de Tron : l’héritage, dont les enjeux se trouvent assez similaires (la recherche de son identité propre, dépasser le cadre qui nous est imposé), le réalisateur crée une cohérence entre l’exigence esthétique qu’il s’impose et le récit, faisant planer constamment un vent de doute, de peur et de grandiloquence au-dessus du métrage.
Comme en témoignent les séquences de course-poursuite à travers le Canyon ou la scène d’ouverture, le cinéaste se révèle aussi bon faiseur de scènes magistrales et indispensables à la réussite du film que réalisateur de l’intime, replaçant d’un noir et blanc sublime les fragments de la mémoire de l’homme interprété par Cruise, sorte de super-héros à l’infini, machine impassible, naviguant entre une vie oubliée et son existence en tant que nettoyeur de ce cyber-espace, plein de froideur et de mensonges dans lequel Kosinski inspire à une société de libération. Cette société dépeinte et les questions existentialistes qu’il pose, fruit de multiples références en aucun cas volées aux maîtres dont il s’inspire (Stanley Kubrick et son 2001 : l’Odyssée de l’Espace, Ridley Scott et Blade Runner, un peu de Guerre des Etoiles), s’intègrent parfaitement dans la totalité du travail entrepris par l’Américain. Repoussant le champ des possibles visuellement, créant une œuvre iconoclaste et parfaitement mégalomane, à l’image de son interprète, Oblivion surprend de par la trajectoire qu’il sillonne, ne se fourvoyant jamais dans une quelconque envolée fédératrice mais en explorant vers cette perfection clinique tant espérée par son créateur, jusqu’à faire tourner son scénario et ses péripéties dans une certaine forme de pilotage automatique.
A ce titre, la B.O composée par l’incroyable M83 permet de mettre en relief la relation intense que Kosinski instaure entre le son et l’image. Sans l’apport de cette splendide musique, Oblivion ne serait qu’une œuvre désuète, bien loin des ambitions qu’elle affiche au fil des images, de chacune des grandes scènes qui composent l’œuvre. Car si dans chacune des grandes œuvres de science-fiction sommeille un grand thème, Oblivion prouve aussi qu’en étant imparfait, son auteur n’oublie jamais l’amour qu’il porte pour son genre et la pièce qu’il compose, la passion de l’art et la force de l’imaginaire transparaissant comme jamais dans cette nouvelle grande marque du cinéma d’anticipation.

Claque visuelle inter-cosmique portée par la photographie parfaite orchestrée par le grand Claudio Miranda, ce bien malgré un scénario qui n’arrive pas à répondre à chacune des questions posées et à refermer les portes scénaristiques ouvertes au fil du film, Oblivion parvient à créer cette alliance inattendue entre l’univers conçu par son réalisateur, désormais empreinte parfaitement dissemblable de Kosinski par rapport aux autres cinéastes du cinéma américain, et les nombreux enjeux autour de cette question constante qu’est «peut-on retrouver ce que l’on a perdu ?» et sur une population prisonnière de la planète qu’elle a vu s’autodétruire et dans laquelle la technologie balaie tout sentiment. Certes ultra-référencé mais follement passionné par tout ce qu’il entreprend, Joseph Kosinski vient de franchir une étape symbolique dans la progression de son cinéma en créant, derrière l’épure et l’imperméabilité face à toute émotion, une œuvre ambitieuse, romantique et spectaculaire. Si proche du grand film et encore si loin de la totale possession de son univers et des contraintes scénaristiques qui en sont imposées.
Il faudra donc désormais suivre Joseph Kosinski, que l’on aime ou que l’on aime pas.

L’évolution est pourtant déjà en marche.starinl7

Oblivion, réalisé par Joseph Kosinski
Avec Tom Cruise, Andrea Riseborough, Olga Kurylenko et Morgan Freeman
Musique : Anthony Gonzalez de M83 et Joseph Trapanese
Scénario : Joseph Kosinski, William Monahan, Karl Gajdusek et Michael Arndt
Durée : 2H04
Date de sortie : 10 avril 2013
 

Une réflexion sur “Oblivion de Joseph Kosinski

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