The Grandmaster de Wong Kar-Wai

The GrandmasterDès la séquence d’ouverture, l’on se sent happer par ce Grandmaster. Huit ans que Wong Kar-Wai travaillait dessus, jusqu’à ce qu’il disparaisse de toute nouvelle actualité, s’échinant sur son projet-somme, un hommage ultime au maître et mentor de Bruce Lee, Ip Man, une fresque historique sur la Chine des années 30. Tourné, monté avec d’être re-tourné et re-monté parce que le réalisateur hongkongais n’était pas satisfait du résultat, il a pris son temps après l’accueil glacial de My Blueberry Nights, escapade nocturne dans les rues de New York loin d’être si inintéressante que ce qu’il a pu être dit lors de sa sortie, The Grandmaster est à la hauteur de l’attente suscitée au fil du temps, tout en étant dépositaire du statut qui lui a été conféré, celui de chef d’œuvre malade.

Des séquences de combat orchestrées par Woo-Ping Yuen (Kill Bill, Tigre et dragon, Crazy Kung-fu) jusqu’à la plus intime des scènes, Wong Kar-Wai place ses ambitions esthétiques au-delà même de celles de son, pourtant, très ample récit. Il sera sans doute impossible, ou très compliquée, de voir un film aussi beau, aussi travaillé sur le contraste des couleurs et aussi efficace dans la gestion de ses ralentis cette année au vue du travail réalisé par Philippe Le Sourd à la photographie et le cinéaste. Il se crée, ce malgré une outrance évidente dans la multiplication des scènes au ralenti ou au rythme saccadé, une cohérence hallucinante entre l’histoire et la pureté affichée par son auteur. Le rendu des scènes de combat, préférant les plans larges à des plans rapprochés pour dévoiler toute la complexité et toute la beauté de la technique, Wong Kar-Wai semble avoir, après seulement vingt minutes, tout compris du cinéma d’arts martiaux, le plaçant comme un cinéma de la technique et de la pureté.

Porté par son acteur fétiche, Tony Leung, et la sublime Zhang Ziyi, The Grandmaster s’articule autour de plusieurs récits intégrés en un seul et même décor, à différentes époques. De ce duel, finalement très secondaire pour un trône de Grand Maître des arts martiaux, c’est de l’évolution d’un pays et de sa volonté à construire sa propre identité que Wong Kar-Wai va se pencher. Délimitant son récit sur vingt ans, deux décennies durant lesquelles le voisin japonais fait la guerre à cette grande Chine, installant un progressif climat de chaos, le réalisateur dévoile les failles de l’Homme à travers quatre personnages, quatre maîtres maîtrisant chacun à une facette du kung-fu, et les difficultés que chacun rencontre à s’extirper de cette passion, de ce code d’honneur, pour revenir vers une réalité bien plus complexe. Le temps passe, les relations sont exposées entre chacun d’eux aux évolutions de l’époque vécue mais le kung-fu reste, ce malgré la perte d’identité, de repères qu’entraîne cette guerre. L’euphorie du début du récit, ce conflit de pouvoir qui est rapidement écrasé par les enjeux humains de Wong Kar-Wai, laisse place à une soudaine mélancolie et l’image, ainsi que la partition musicale, se font soudainement plus apaisées, plus empreintes dans leur significative. La voix off de Tony Leung semble effacée, ce malgré la portée des propos qu’il tient, de cette pauvreté qui s’installe, le gangrène lui et sa famille. De cette détresse vécue par les personnages de Ip Man ou de Gong Er, dans laquelle la dignité prend le dessus sur la nécessité de survivre en ces temps de guerre, il se dévoile une forme de folie oppressante, reliant chacun des personnages. La défaite face à l’ennemi devient alors symbole d’une mort spirituelle et c’est là où réside le talent de Wong Kar-Wai, créer autour d’une simple vengeance une portée bien plus importante en enjeux qu’elle ne peut paraître, et placer l’Art comme une possibilité de mettre et de démettre les vies de bien nombreux hommes.

Ainsi le montage, pas toujours très clair lorsqu’il s’agit de mettre en évidence la virtuosité de la mise en scène et le surréalisme de la photo, permet néanmoins de créer ce contraste entre les époques et d’apporter une puissance, une émotivité absolument indéniable pour les personnages et leur destinée distinctive (la séquence finale clôture de la plus belle des manières le métrage, éclaircissant incontestablement le message du cinéaste) et d’écrire dans cet hommage les liens paternels qui relient chacun des maîtres, autour du kung-fu et du manque d’une attache maternelle, la femme n’apparaissant ici que sous le rôle de «femme de plaisir»ou de mère au foyer, dévouée à l’amour de son mari.

La relation entre Gong et Ip Man qui dévie rapidement vers une histoire d’amour impossible est l’intérêt principal du grand romantique qu’est Wong Kar-Wai. Rattrapé par son identité originelle, le hongkongais filme une séquence de combats comme un acte d’une véritable sensualité, tout en ralentis, et confronte les visages et les regards comme le réel duel entre ces deux ennemis impossibles. L’un à la recherche de la perfection qui lui permettrait de totalement maîtriser son art, l’autre cherchant l’émancipation et la véritable reconnaissance de ses pairs, ce malgré son statut de femme et le destin que lui a choisi son père, Wong Kar-Wai oppose deux enjeux diamétralement opposés pour les réunir et dévoiler chez les deux cette complémentarité dans une sorte de scène finale, où les langues se délient, les visages deviennent plus brillants et dans laquelle le cinéaste revient à l’origine de son cinéma, fait de cette passion constante, articulée sous deux formes.

Il manque pourtant à ce Grandmaster une certaine forme de lyrisme au-delà de son défi esthétique et de la pureté qu’il parvient à trouver. L’émotion est là, les destins se révélant bouleversants chez chacun des personnages, cruels et inévitables, mais le montage ne parvient pas à créer cette ultime homogénéité au cœur du récit, à rendre de façon fluide tous ses personnages essentiels à la poursuite de chacun. Triste fait pour un film, une oeuvre, une fresque qui dans son intégralité vaut l’attente et le travail qu’il a fallu à la construction – quasi-impossible – d’un métrage pouvant traiter de la Chine et d’une de ses légendes culturelles en près de deux heures.
Les rumeurs les plus folles disant qu’une version de quatre heures serait disponible sur le marché asiatique continuent de rester des éléments d’une fiabilité instable, il n’en reste pas moins que ce Grandmaster, empreint de ses défauts, est une œuvre d’une grande prouesse, technique et narrative, avec laquelle Wong Kar-Wai parvient à créer une fresque romanesque d’une ambition folle et d’une beauté hallucinante sur une durée plus que limitée. Pas le chef d’œuvre attendu, rattrapé par son montage inégal et une voix-off qui demeure parfois anecdotique, mais un grand film esthétique et d’une densité indéniable, qui demeurera dans la carrière du hongkongais et dans la mémoire de ceux qui l’auront vu comme une œuvre nécessaire, poignante à l’image du travail de Sergio Leone sur Il était une fois l’Amérique et non tel un simple objet de plaisir, dans lequel sa lenteur et l’exigence imposée se révèlent être ses plus grandes forces et ses plus lourds défauts.4 étoiles

The Grandmaster, réalisé par Wong Kar-Wai
Avec Tony Leung Chiu Wai, Zhang Ziyi, Chang Chen et Qingxiang Wang
Musique : Nathaniel Méchaly et Shigeru Umebayashi
Scénario : Wong Kar-Wai, Haofeng Xu, Jingzhi Zou
Durée : 2H03
Sortie : 17 avril 2013
 

2 réflexions sur “The Grandmaster de Wong Kar-Wai

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