Les Bêtes du Sud Sauvage de Benh Zeitlin

Les Bêtes du Sud SauvageLe cinéma indépendant est, tel qu’il est aujourd’hui, à double tranchant. Le bon dans lequel l’on trouve mille et une pépites, toutes plus diverses et variées, arpentant chacun des genres à leur manière, et le mauvais, celui désormais pris d’assaut par les grands studios qui osent allègrement faire passer un film à trente millions de dollars comme un film indé. Ce cinéma – américain notamment – a beau avoir perdu une certaine forme de vitalité, il reste néanmoins quelques metteurs en scène sortis de nulle part qui parviendront toujours à nous surprendre.

Nouvel exemple à la carte avec Benh Zeitlin et ses Bêtes du Sud Sauvage qui réussit à insuffler une âme fédératrice à un petit film intimiste. Voilà ce qu’il manquait à ce cinéma : de la grandeur !
Réalisateur, scénariste et musicien de sa propre bande-originale, l’américain semble avoir épuisé toute son énergie dans ce film bigger than life.
Composant constamment entre bonheur infini et terreur persistante, mystérieuse, Les Bêtes du Sud Sauvage est un film qui déroute, laisse d’abord de marbre pour ensuite laisser imploser toutes les saveurs engrangées au cours du périple. Se déroulant dans le bayou de Louisiane, on y suit les aventures d’un père et de sa fille qui tentent de vivre et de survivre alors qu’une tempête s’abat et que l’eau risque de tout ravager sur son passage. Cet obstacle, Benh Zeitilin le fait au départ passer comme un évènement secondaire. Le Bassin est un lieu de vie, d’amour, d’allégresse où le spectateur se sent instantanément bien. Ça brille de tous les côtés, ça boit et ça chante. Qu’importe cette menace, tant qu’il y aura de la vie dans le Bassin, celui-ci chantera.
L’on découvre alors les relations entre le père et la fille, la volonté que le paternel a à faire de sa progéniture une force de la nature, à lui faire comprendre que le monde qui les sépare, monde où la civilisation a perdu tout sens d’humanité, n’est pas là où il vivra un total bonheur. A travers diverses scènes, les cris se font entendre, la peur prend soudainement le dessus et le spectateur est, à l’image du regard de la fille, prit par un certain effet de surprise. L’amour de ce père dégouline à travers chacune de ses apparitions : crainte de la perte, volonté de la voir grandir et prendre en force. Toutes les questions de ses relations paternels, habituellement traitées entre le père et le fils, apparaissent comme une évidence. Et si ce n’était pas au tour de la fille de prendre le dessus sur l’homme ?

Au vue de la prestation de Quvenzhané Wallis, petit bout de femme au caractère bien trempé et véritable force du film à elle toute seule, Les Bêtes du Sud Sauvage trempe perpétuellement entre la candeur de son personnage principal et cette réalité, bien plus sombre où les problèmes intrinsèques de cette famille paraissent indissociables de leur destinée. Empreint par les thèmes de la mort, Zeitlin rappelle sans cesse au fil de sa mise en scène les évènements de ce monde (la tempête comme souvenir à Katrina) et les conséquences qu’ils ont entraîné sur notre manière de percevoir notre environnement de la nature sauvage. Séparation ici de par un barrage, l’Américain dévoile aussi la partie engagée de son cinéma, une partie qui souligne ainsi le desideratum du métrage à montrer ce que la nature a de plus beau, mais aussi de plus cruel, comme un hymne au voyage, à la vie, tel un manifeste à retrouver dans l’homme sa nature réelle, en cohabitation avec les éléments d’une environnement qui ne lui est pas si étranger, dans une totale cohésion.

La caméra de Benh Zeitlin tremble quand la nature d’emblée se déchaîne, se stabilise lorsque la discussion se fait réelle mais elle reste en accord avant tout avec cette vague continuelle d’émotions que le scénario parvient à faire passer. Chose assez rare dans un cinéma où le scénario creux peut parfois cacher une mise en scène particulièrement riche (on pense au Greenberg de Noah Baumbach notamment), Les Bêtes du Sud Sauvage réussit à créer une cohérence entre ces deux. Et dans un ascenseur gravitationnel, Zeitlin forme, obstacle après obstacle, une véritable émotion jusqu’à ce feu d’artifice final où les repères  se font et se défont et où la solennité de la séquence laisse couler des larmes de joie et de tristesse semble-t-il, aussi inexplicables que l’expérience vécue et ce qu’elle a laissé derrière.

En bon chef d’orchestre qu’il est, Zeitlin a réussi à faire de son film une véritable œuvre macrocosmique et humaine. A l’inverse d’un Malick ou d’un Lars Von Trier qui n’ont pas su percevoir l’humain dans leur orgueil et n’y ont ainsi laissé les traces que d’une gigantesque création plastique inégale ou ultra-aboutie, cet américain, inconnu jusqu’à alors, semble avoir offert au cinéma une nouvelle pierre angulaire de par le courage dont il fait preuve, prêt à affronter les thèmes existentialistes au travers d’une réalisation maligne, et sachant parfaitement montrer via ce portrait familial bouleversant l’évolution d’un enfant vers cet être que le père regarde jusqu’à la fin avec douceur et une certaine admiration.
Car la mort mène toujours vers une certaine renaissance.

Les Bêtes du Sud Sauvage est donc une ode à la vie splendide mais aussi une fable sur une apocalypse à petite échelle, celle d’une tempête qui balaye un petit univers et laisse entrevoir un bouleversement écologique et humain. A la manière des œuvres steinbeckiennes, le rollercoaster émotionnel frappe à tout instant, l’on sursaute, rit, pleure, comme porté par tant de réalisme et de grâce dans chacun de ces personnages. Porté par un duo d’acteurs absolument hallucinant (ne pas oublier Dwight Henry, animal et peut-être trop imposant pour la petite caméra du metteur en scène) , ce premier film laisse présager de grandes choses pour l’auteur qui est né devant nos yeux.
Reste maintenant à savoir si les sirènes d’Hollywood n’ont pas déjà fait le plus dur.4 étoiles et demi

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