Frances Ha de Noah Baumbach

Ca faisait longtemps que l’on n’avait pas vu, dans le cinéma américain, une comédie sentimentale commençant par une bagarre. Pas la plus sauvage il est bien vrai, mais dès le départ une volonté de casser les codes de la comédie. Nous montrer que derrière un pitch des plus communs, ces deux héroïnes new-yorkaises n’ont rien de filles normales. Loin de là. Greta Gerwig avait explosé avec Greenberg en s’incrustant dans le cinéma volage de Noah Baumbach. Lorgnant les romans romantiques du XIXème siècle sur un personnage prise dans la spirale de l’échec et de l’incertitude, Frances Ha est la douce continuation de ce que le cinéaste américain avait ouvert avec Les Berkman se séparent : sans repères, l’Homme peut-il se reconstruire et devenir plus mâture ?

Frances Ha n’est pas l’histoire d’un personnage mais bien d’un couple lié depuis toujours et qui réinvente le monde depuis son appartement de New York. Mais c’est aussi une chronique sur la séparation, quand soudain l’un prend son envol par rapport à l’autre et laisse dans une panique inénarrable cette dernière dans les soucis de la vie, sans repères, sans savoir si elle vieillit ou pas, sans savoir où même aller.
Pas de sexe dans cette comédie sentimentale mais une véritable mise en place de la suggestion. Suggérer cette tension amoureuse (rapidement désintégrée par l’héroïne d’une réplique bien sentie) pour ainsi mettre en lumière les problèmes d’intégration, de maturité que cherche à gérer la radieuse Frances. Radieuse de par sa maladresse, ses éternels névroses et la volonté qu’a le spectateur à la suivre dans ses déplacements, ses longs discours sans aucun sens et sa rupture avec le monde, sa structure et ses mouvements.
Des mouvements il en est aussi question dans Frances Ha. Son interprète, la géniale Greta Gerwig, rayonne à l’écran de ses grands gestes, de ses danses improvisées dans les rues d’un New York lunaire. Mouvements de l’âme et des sentiments, instabilité chronique à savoir vers quelle direction se diriger (quand un triangle amoureux se dessine, elle y met fin d’un trait net) et les problèmes que suscitent le départ lointain de son amie vers la stabilité amoureuse.
Cette séparation apparaît d’ailleurs comme une sorte de trahison pour Frances qui avait elle-même refusé l’offre de son copain pour emménager chez lui. Jouant sur un système d’ellipses qui empêche toute pitié pour ce personnage, Noah Baumbach fait de Greta Gerwig – aussi co-scénariste du film – une véritable attraction le spectateur.

De par son rire, sa maladresse et sa certaine passivité, Frances ne dévoile jamais véritablement ce qu’elle a dans la tête. La performance de Gerwig en est d’ailleurs responsable, son jeu est subtil et joue sur les mimiques, sur cette importance des mouvements. A la fois drôle, touchante et parfois carrément agaçante, Baumbach semble avoir créer une cohérence inéluctable entre chacun de ses films et de ses personnages.
Frances est l’alter-égo de Greenberg : la femme a remplacé l’homme quarantenaire. Rongée par ses névroses, et consciente du temps qui passe sous ses yeux (la peur de la vieillesse, le regard hagard vers le miroir) mais qui semble dépassée par les évènements alors que ses connaissances grandissent et que son rêve de petite fille devient rapidement un cauchemar où la rupture avec le temps et l’argent devient une barrière pour qu’elle puisse s’émanciper.
Ce n’est qu’une fois avoir prise conscience de son état d’adulte, avoir découvert la déception qu’elle laissait derrière elle que ce personnage prend son envol et ainsi éclôt sous nos yeux cette personne joviale et enfin prête à affronter le monde et la beauté que ce dernier ne peut offrir au premier regard. Une déliquescence sociale pour pouvoir enfin trouver cette sérénité et cette maturité, une remontée sur les planches de la ville.

De cette personnalité exacerbée, la mise en scène de Baumbach s’en retrouve étrangement minimale, sinon simple. Les inspirations sont diverses : on pense à Truffaut pour la très belle utilisation du noir et blanc (aucune explication à donner, la beauté est flagrante, illuminant de son monochrome les lumières de New York), à Godard pour l’invitation inattendue au voyage. Partir pour oublier les soucis laissés au pays ? Non, simplement voyager par rêve un peu illusoire de retrouver le romantisme de la littérature, le charme des monuments. Néanmoins, le découpage des scènes montre un certain manque de fluidité. Noah Baumbach ne sait jamais trop où en venir et, à l’instar de ses personnages secondaires, le film reste constamment entre le portrait générationnel à plein régime et le film pour filles dans lequel le plaisir généré fait parfois oublier l’importance du scénario.

Tous ces éléments assemblés, Frances Ha est incontestablement le film le plus abouti, le plus alarmant et le plus attirant de Noah Baumbach. Côtoyant le subtil verbiage de Woody Allen et la magie de François Truffaut, créant tout autour de cette culture vintage (on pense à la superbe bande-originale dans laquelle l’on croise le Modern Love de Bowie, Every 1’s a Winner de Hot Chocolate, …) un modernisme paradoxal et une fraîcheur instantanés. Le regard du cinéaste envers cette génération est aussi bienveillant que moqueur (l’amour pour le vintage, jusqu’à regarder les 400 Coups en VO). C’est drôle – Greta Gerwig illumine l’écran de sa maladresse, particulièrement touchant et étrangement assez déroutant car au-delà de tout cela la mise en scène de Baumbach manque de piment, d’un vrai grain de folie qui permettrait au film d’exploser et de devenir ce feu d’artifice, cette grande chronique générationnelle qui manque plus que jamais aujourd’hui. Lumineux et fin, que demander d’autre finalement ?3 étoiles et demi

Frances Ha, réalisé par Noah Baumbach
Avec Greta Gerwig, Mickey Sumner et Adam Driver
Musique : Sara Matarazzo
Scénario : Noah Baumbach et Greta Gerwig
Durée : 1H26
Date de sortie : 3 juillet 2013
 

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