La Vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 d’Abdellatif Kechiche

La Vie d'AdèleLa Vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2, réalisé par Abdellatif Kechiche
Film interdit au moins de 12 ans avec avertissement
Avec Adele Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche et Jérémie Laheurte
Scénario : Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix, d’après l’œuvre de Julie Maroh
Durée : 2H59 / Date de sortie : 9 octobre 2013

Il faut découvrir la Vie d’Adèle avec un oeil curieux, presque «vierge» de tout ce qui a été dit par le passé, l’euphorie provoquée par sa Palme d’Or et le rapide duel qui a opposé le réalisateur face aux deux actrices principales par médias interposés. La Vie d’Adèle est une œuvre monstre dans l’année 2013 parce qu’elle est l’une des seules à proposer une idée de cinéma aussi encline au voyage dans un espace aux portes du réalisme le plus complet. Comme par le passé, Kechiche est devenu l’un des porteurs d’un cinéma de Vie qui tracerait au fil des époques dans lequel il prend place (de la Vénus Noire jusqu’à la Graine et le Mulet) un bout d’existence dont le vœu de réalisme dépasse parfois le propos de son auteur. Ce qui est également le cas dans la Vie d’Adèle dont les excès répétés de son auteur à amplifier le malaise, à pousser à bout son auditoire finissent par éclater une dernière partie autodestructrice.

De Marivaux à la Fayette, le cinéaste a des ambitions romanesques qui lui sont louables, autour desquels il tente de contrarier la scène de rencontre amoureuse, l’aspect prédestiné de celle-ci. Faisant fi de l’habituelle présentation de personnages pour ne se concentrer que sur le parcours de son héroïne, la jeune et bestiale Adèle, le metteur en scène met en avant les questionnements de la fille dans sa recherche de soi-même, dont l’insatiable curiosité de la vie va forger son parcours. Alignant les gros plans sur son actrice, Abdellatif Kechiche lui offre immédiatement un rôle rare, dont la puissance caractérielle peut paraître inégalable. Adaptée de la bande-dessinée de Julie Maroh, Adèle aurait tout aussi pu être un personnage romanesque tant la ressemblance, frappante, éclatante, avec la Marianne de Marivaux – dont le cinéaste tunisien reconnaît, lui-même, s’y être très fortement inspiré – permet à Kechiche, et ce pendant deux heures, d’imposer un rythme, une musicalité dans les échanges entre Adèle et Emma, interprétée par une Léa Seydoux volatile, et une grâce inattendue, précipitant le spectateur dans l’immensité de l’univers imposé par le réalisateur. Pendant deux heures donc, la Vie d’Adèle apparaît comme une œuvre immensément belle, dont les fulgurances naturalistes, la manière dont Kechiche filme les rapports de ses actrices offrent l’un des plus grands travaux du cinéma français cette année.

Puis, soudainement, tout vacille. Ayant construit son film autour d’un rapport constant avec son personnage, quitte à tomber dans la redondance de certaines séquences (celles de sexe notamment, rapidement lisses et dénuées de toute sensualité), le film s’écrase dans une grossièreté inexcusable, où l’opportunisme du message militantiste affiché par l’auteur dans chacun des plans et le simple chaos de son montage, dépassé par l’ampleur d’un tel projet, handicapent profondément la Vie d’Adèle dans la progression de son intensité émotionnelle. Négligeant certains de ses thèmes ou n’ayant plus qu’une forme de mépris pour ses personnages, Kechiche enfile les clichés avec une facilité déconcertante (la famille d’Adèle notamment, des beaufs inintéressants et arriérés) et ne compile plus que dans l’enchaînement de ses scènes un sentiment total d’incomplétude, une déception amère arrivée par mégarde, ou, a contrario, par l’orgueil de son auteur à livrer une œuvre à part entière, démonstrative à la fois du talent de Kechiche en tant qu’esthète, bien aidé par la photographie de Sofian El Fani, et narrateur d’un «réel plus réel que le réel». Ses actrices ont beau être absolument irréprochables, notamment dans leur scène de rencontre, Kechiche a simplement oublié d’intégrer le naturel dans ce qu’il raconte et le monde qu’il crée.

Délicat et contrasté, telle la profusion de couleurs à l’écran, comment oublier les ambitions du film en tant qu’une fresque brillamment romanesque, dans lequel il entrechoquerait les époques pour offrir un propos universel et l’objet ultime à tout un cinéma français à la fois empli par la noirceur de son époque et les quelques éclats qui jaillissent de celle-ci. Et pourtant si bavard et totalement raté dans son propos aux limites du politique, la Vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 demeure une interrogation artistique démesurée dans le paysage cinématographique français. Quelque chose d’abrupt, d’incandescent dont les principales limites ne se trouvent pas dans l’idée de cinéma qu’il se fait mais dans la manière que le réalisateur finit par délaisser toute rigueur, la pluralité de ses inspirations pour une histoire d’amour sentimentaliste et dénuée d’un impact véritable sur la mémoire du spectateur, terriblement loin des premiers souvenirs d’un Cannes alors euphorique quant à la destinée d’une œuvre désormais considérée comme maudite, rappelée par le passé de sa conception.3 etoiles

 

4 réflexions sur “La Vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 d’Abdellatif Kechiche

  1. La famille d’Adèle n’est pas caricaturée, quoique tu puisses penser ! La mienne était exactement comme cela : Questions pour un champion, spaghettis (ou pommes de terre), mêmes types de remarques sur la condition d’artiste et les « vrais métiers ». Les deux parents sont parfaits, et je peux te le dire, parfaitement crédibles, sans être ridicules.

    • Ce que je voulais dire en fait c’était que le procédé d’écart entre les familles d’Adele et d’Emma était caricatural. Faire un tel raccourci dans un film qui cherche à ne pas faire dans le militantisme, à ne pas faire dans la vulgarité, est, selon moi, une terrible erreur. Surtout que, par la suite, leurs personnages sont oubliés alors qu’ils auraient pu offrir un « formidable » regard extérieur sur la vie d’Adele.

  2. Pingback: 2ème édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux : la chronique | In Movies We Trust

  3. Les familles sont crédibles oui, on en connait tous des comme ça. Belle critique en tout cas, je comprends tes réserves. Perso, comme je l’explique http://bit.ly/19Zekdm j’ai trouvé ce film très pur, très authentique. Du cinéma humaniste et anti militant qui fait du bien. Beau blog !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s