12 Years A Slave de Steve McQueen

12 Years A Slave12 Years A Slave, réalisé par Steve McQueen

Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Lupita Nyong’o et Benedict Cumberbatch
Scénario : John Ridley, inspiré du livre de Solomon Northup
Durée : 2H13 / Date de sortie : 22 janvier 2013

Depuis 2008 et l’exceptionnel Hunger, Steve McQueen a enclenché une saga de l’emprisonnement dans laquelle le réalisateur dépeint les tentations et les démons des hommes. La confirmation vint de Shame, chronique terrifiante sur un accro au sexe dans lequel Michael Fassbender apparaissait pour la deuxième fois comme la muse de McQueen, la gueule angélique de l’acteur irlandais pour retranscrire la violence intérieure de l’Homme. Jamais moralisateur dans son propos, Steve McQueen s’est fait garant, à travers de grands plans-séquences – rappelons l’improbable dialogue de vingt minutes sans aucune coupure dans Hunger –, d’une mise en scène abrupte. D’aucuns crièrent au racolage, la force du réalisateur a toujours été celle de bousculer le spectateur dans ses retranchements, à dépasser une certaine limite du supportable à l’écran.

Or, avec des moyens plus conséquents et le poids de son sujet, la première production hollywoodienne de McQueen a-t-elle tué l’avancée spectaculaire de son œuvre ? Rassurons tout de suite l’auditoire, non. Partant de l’histoire de Solomon Northup, violoniste noir et libre, kidnappé et fait esclave pendant douze ans, le cinéaste élargit le cadre en poursuivant son analyse de l’emprisonnement et traite de l’esclavage à une échelle tant historique qu’humaine. L’approche frontale du metteur en scène confère très rapidement une ultra-violence au récit et plante le spectateur dans une posture si instable que 12 Years A Slave apparaît comme un film très douloureux à vivre pour un public alors peu connaisseur du style McQueenien. Dans une succession de cassures picturales, la maîtrise esthétique et narrative du film n’est jamais à remettre en cause. L’exemple de la séquence où Patsey fabrique des poupées alors que les cris d’un homme et d’une femme raisonnent montre toute l’ampleur du talent dramatique du réalisateur. L’esclavage est ici vécu comme une forme de destinée, cauchemardesque, à laquelle des personnages comme Solomon Northup ne peuvent déroger. Les rapports entre les esclavagistes et les esclaves y sont instables, à l’image du film dans ce qu’il montre frontalement. De l’esclavagiste indulgent, joué par un admirable Benedict Cumberbatch, à la terreur imposée par Michael Fassbender et son personnage est abasourdissante, brutale. Le décor, lumineux et immaculé, est ici la façade à cette tromperie que constitue l’esclavage. La haine crasseuse, semblable à cette porcherie vers laquelle la caméra se rapproche souvent, ou les corps mutilés sont la pleine image de l’esclavage dans ce qu’il a de plus amer, de plus sauvage.

La captation des corps est encore une fois l’essence même de toute la mise en scène de Steve McQueen. La collaboration avec Sean Bobbitt donne lieu à un broiement de l’esprit et du corps, une nouvelle fois plus que jamais liés dans son œuvre, où la douleur est à la fois physique et spirituelle. Les multiples séquences de mutilations, de chants religieux ne sont cependant qu’une partie de la vision que s’obstine à retranscrire le réalisateur anglais. Tout en dénonçant l’esclavage de toutes ses forces, McQueen ose ici montrer que la survie appelle à l’accommodation voire l’aliénation de l’homme fier. Alors cinéaste de la rédemption, le film prend en ampleur lorsque le choc des premiers instants se fait moins vibrant, les notes de la partition de Hans Zimmer plus discordantes (on pense à la longue séquence de la pendaison) et que la progression dramatique, faite autour des caractères contrastés des seconds rôles, se fait plus clairvoyante, cherche moins à prendre le spectateur de court dans un déchaînement de violence ininterrompu.

12 Years A Slave est un long poème dans laquelle les notions de pardon ou de rédemption ne sont jamais évoquées en montrant des personnages condamnés à vivre dans le mal, tandis que Salomon Northup, symbole de la rébellion esclave façonnée par le cinéma américain, se bat pour ne pas sombrer. Les séquences s’allongent, tandis que la nature, filmée avec silence, symbolise à elle seule le problème que dénonce Steve McQueen. Derrière ce silence, le déni a remplacé la révolte et la mort pénètre chaque instant de 12 Years A Slave. Pourtant jamais assommant dans sa virtuosité, ni même moralisateur dans le traitement de son thème, le film de McQueen imbrique avec une telle intelligence et fluidité chacune de ses séquences qu’il sera dur de ne pas percevoir le métrage comme un bloc unique, pervers et âpre. Il y a beau avoir des scènes plus rares que les autres, plus belles ou, tout à l’inverse, plus dures à supporter, 12 Years A Slave marque une évolution significative dans la structure narrative de Steve McQueen, là où la puissance devient la quête d’un film dans sa globalité et l’ellipse comme la remémoration de gestes, d’actes désormais passés. A l’instar du Django Unchained, l’aventure de Salomon Northup est un combat de tous les instants entre une vertu désespérée et une vengeance, expiatoire et silencieuse.

De Chiwetel Ejiofor à Michael Fassbender, habités par leur rôle respectif, le portrait de cet époque est saisissant de terreur et le cinéma de Steve McQueen, pas loin d’être pris dans son propre piège émotionnel (la bande-originale de Hans Zimmer est efficace mais s’enfonce dans le piège du grand manichéisme américain), ne perd jamais sa virtuosité ou sa surprise. Car, pour la première fois, Steve McQueen filme l’espoir, perdu dans l’espace du Sud américain, dans ce qu’il a de plus fort pour l’Homme. Des retrouvailles avec le réel qui font de 12 Years A Slave une œuvre profondément terrassante dans son propos et le courage de son héros à se soulever contre une force qui paraissait impénétrable.4 étoiles

2 réflexions sur “12 Years A Slave de Steve McQueen

  1. Je ne connais pas du tout ce réalisateur. J’ai entendu pas mal de gens dire que c’est un film très dur. Malgré ça, je vais me préparer mentalement et allé le voir !

  2. En effet, le film est très dur à vivre mais il retranscrit véritablement toute la violence de l’esclavagisme. Le réalisateur ne cherche jamais à épargner le spectateur. D’autre part, je te conseille très vivement de découvrir Hunger et Shame, les deux précédents films du réalisateur, qui sont pour moi des films tout à fait majeurs.

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