The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson

The Grand Budapest HotelThe Grand Budapest Hotel, réalisé par Wes Anderson
Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, F. Murray Abraham et Adrian Brody
Scénario : Wes Anderson et Hugo Guinness
Durée : 1h40 / Date de sortie : 26 février 2014

Moonrise Kingdom l’annonçait. Derrière l’espoir d’un amour naissant, la menace d’un évènement inattendu n’est jamais très loin. C’est l’idée du nouveau film de Wes Anderson, une rencontre d’entre-deux guerre comme fil rouge d’un récit policier et délirant entre un  jeune lobby boy au passé trouble et un concierge. Là encore, bien que la gravité soit constamment sous-jacente, cachée derrière des répliques d’apparence anodine (la caméra qui survole un titre de journal annoçant une guerre imminente et qui préfère se pencher sur un fait divers), Wes Anderson offre une leçon de cinéma. Les cadres sont léchés, kubrickiens, dont la verticalité est le point commun parmi tous. Il y a dès le départ une application minutieuse du cinéaste américain à resserrer le cadre vers un seul et même centre. Quasiment théâtrale, la mise en scène divise le récit en parties que l’on peut aussi voir en actes, qui portent les noms de personnage qui vont, d’une manière ou d’une autre, faire basculer le récit vers de nouveaux enjeux. Tout en créant de nouvelles perspectives, la fluidité du récit de ce Grand Budapest Hotel reste cependant intacte, tout comme les pointes drolatiques provenant de Ralph Fiennes et en mélangeant les époques, que l’on peut voir varier selon la taille du cadre. Une petite histoire en cache une autre chez Wes Anderson. De l’histoire d’amour entre le lobby boy Zero et Agatha émerge une histoire d’héritage mais aussi l’histoire d’un hôtel qui tente de survivre malgré les plaies de son histoire.

The Grand Budapest Hotel est pratiquement un huis clos narratif et visuel. En se concentrant sur un seul et même centre, le cinéma de Wes Anderson gagne bien en précision et en brio, tout en perdant en maniérisme. Mais surtout, en faisant d’une histoire de meurtre d’une riche vieille dame, le talent de Wes Anderson vient bien de créer à partir d’un récit insignifiant un voyage initiatique pur à travers l’Europe de l’Est. Rarement barrières entre fiction et réalité n’ont semblé aussi minces dans le cinéma de Wes Anderson et sa manière de les appréhender souligne désormais de la grande maîtrise que le cinéaste a acquise au fil de sa filmographie.

Et a contrario, jamais un tel sens du divertissement, une énergie si forte pour le burlesque n’avait émergé jusqu’alors dans l’univers de Wes Anderson. Lire entre les lignes et les points de perspective est principalement l’enjeu de ce Grand Budapest Hotel pour le spectateur. S’il faut un certain temps pour s’accommoder aux changements de cadre et à la multitude de personnages qui défile à l’écran, la deuxième partie du film est réjouissante de bout en bout en termes de cinéma. A travers l’enquête et la rutilante mécanique narrative de Wes Anderson, le cinéaste dévoile en même temps une nouvelle facette de ses capacités, en étant capable de gérer la rythmique d’une enquête policière et le cadre des sentiments de ses personnages.

Dire que The Grand Budapest Hotel est le film le plus ample et complexe de son auteur n’est d’ailleurs pas un mensonge. Suivre le prolongement de chacun des plans, leur densité et la manoeuvre de cause à effet que provoque Anderson tout au long de son film le rendent extrêmement plaisant. Il faut néanmoins attendre le dernier quart d’heure, l’explosion de toutes les règles inscrites par son auteur, une caméra mouvante face à des tirs nourris pour retrouver la folie enfantine de Moonrise Kingdom. Car, malgré deux personnages aux allures enfantines qui tombent amoureux l’un de l’autre, Wes Anderson provoque une fois encore l’inversion des rôles du maître à l’élève, du passage de l’enfance à l’âge adulte. En faisant de Ralph Fiennes l’éternel charmeur, irresponsable avec ses propres sentiments et ceux des autres, et le personnage de Zero un adulte précoce, foudroyé par sa rencontre avec Agatha (son souvenir, plus tard, le fait immédiatement s’effondrer), interprétée par la magnifique Saoirse Ronan, le cinéaste tisse une nouvelle fois une tragédie sur le temps et l’amour des plus bouleversantes dans laquelle l’inattendu épouse la jeunesse. Des trois espaces temporels qui étaient présentés à l’origine, il n’en reste qu’un, celui autour de laquelle tout tourne autour, pour chacun des personnages. L’hôtel est l’allégorie du monde étrange construit par Anderson, dont le sur plein de couleurs cache aussi un présent menaçant pour ceux qui le fréquentent et l’entretiennent. Le voir pris aux mains d’un groupe de rebelles dans les derniers moments du film rappelle donc dans que dans cet univers rose-pastelle, l’humain y est encore menacé.

De son casting à sa photographie, signée Robert D. Yeoman, The Grand Budapest Hotel se fait garant d’un cinéma exigeant mais explosif, comme une sorte de triomphe pour Wes Anderson parmi les grands d’un cinéma turbulent. En moins de deux heures, le voyage doux-amer de l’Américain fait preuve d’un brio à toute épreuve où la question du temps et de l’espace est une nouvelle fois traitée en dehors comme au cœur de l’image. Comme Miyazaki le traitait dernièrement dans le Vent se lève, pour Agatha et Zero « il faut tenter de vivre » malgré une guerre qui s’amorce et les ravages qu’elle engendrera. En somme, The Grand Budapest Hotel est le très grand film d’un auteur qui a pris en assurance, ce qu’il a perdu en balbutiements visuels.4 étoiles et demi

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