La Crème de la crème de Kim Chapiron

La Crème de la crèmeLa Crème de la crème, réalisé par Kim Chapiron
Avec Thomas Blumenthal, Alice Isaaz, Jean-Baptiste Lafarge et Karim Ait M’Hand
Scénario : Kim Chapiron et Noé Debre
Durée : 1h30 / Date de sortie : 2 avril 2014

Avec uniquement deux films à son actif, Sheitan et Dog Pound, Kim Chapiron s’était imposé comme l’alternative à un cinéma français sclérosé, vidé de sa substance auteriste et subversive. Son précèdent film, une incursion brillante et galvanisante dans une prison pour mineurs, avait prouvé la position marginale du cinéaste qui, sans l’aide de personne, parvenait à créer la puissance et la douleur au cinéma puis à l’appuyer là où cela faisait mal. La Crème de la crème était donc, pour ceux qui n’avaient pas été convaincu par le don du bougre, le moyen d’affirmer le statut du réalisateur comme la solution au cinéma indépendant français. Or, comme asphyxié par son sujet et sa portée générationnelle, il n’est pas facile de trouver le plaisir de ses précédentes oeuvres dans la copie rendue par l’élève Chapiron, dont les influences, écrasantes, du cinéma de David Fincher font basculer le film.

Au cours d’une première demi-heure brillante dans son analyse d’une jeunesse arrogante et insolente, la Crème de la crème aurait clairement pu s’imposer comme le campus movie à la française qui lui manquait actuellement. Kim Chapiron filme d’un ton sauvage ses protagonistes au travers de soirées infernales et de rapports intimes qui se retrouvent sur internet. Le sexe filmé par le réalisateur n’est plus un plaisir, mais une nécessité. Un spectacle duquel l’on en retire plus d’une gloire que d’un acte intense. D’aucuns diront le film extrêmement misogyne dans son rapport à la femme-objet que le cinéaste développe tout du long, pourtant, c’est là que le film excelle. En ne dévoilant jamais le visage des jeunes femmes avec qui couche Jaffar, le cobaye du groupe, le cinéaste crée une ambiance malsaine, graveleuse, à l’image des comédies de Judd Apatow autour de la question du sexe. La gloire qu’apporte le sexe l’emporte sur les liens qu’il pourrait créer.

Dans cette construction médiévale, où tout n’est que question de titre, de «polo» qu’on arbore, Kim Chapiron s’amuse donc beaucoup à faire évoluer ses personnages, le temps d’un instant. Une montée sociale qui se vit au travers de quelques fulgurances de montage. La Crème de la crème vit de celles-ci, qui permettent au film de délaisser sa marche narrative tranquille pour faire apparaître bien plus au travers de l’image. La scène de recrutement, un modèle de montage malin entre l’image et le son, en fait donc partie, et plonge le film dans l’ambiance des Scorsese durant quelques secondes. Le plaisir du métrage de Kim Chapiron est alors là, apaisé mais jamais reposé.

C’est alors que la structure se met à flancher. Plus le film avance, plus les couleurs irrévérencieuses qu’il brandissait fièrement s’étalent, perdent en vivacité, à l’image de ses personnages. Entre lutte des classes et comédie romantique à demi-assumée, la Crème de la crème finit par perdre son identité propre et son montage, pourtant pilier du film, gagne en facilité ce qu’il perd de grandeur. Cette machine sexuelle se transforme rapidement en leurre pour un combat entre les classes dont le personnage d’Alice Isaaz est la représentante. Cependant, son personnage est en grande partie ratée. Enfermée dans sa propre caricature, c’est peut-être de l’identité dont le film fait tout ce discours platonique. Dans cette jeunesse désarmante, c’est dans le paraître que la personne finit par exploser. D’où cette longue scène de baiser, aussi anecdotique que le film finalement, qui apparaît comme l’ultime contradiction du film. De ce qu’il montrait tout au long, un rapport sensitif au sexe et à la temporalité absent, ce sont les sentiments qui prennent le dessus. Face à l’autorité, Kim Chapiron et ses personnages épuisent donc ce dernier rebondissement comme le cri de désespoir de cette jeunesse qui a aussi beaucoup de mal à révéler ses sentiments.

A l’instar de cette romance, c’est un amour impossible qui lie aussi le film au spectateur. Comment apprécier un film qui ne s’apprécie pas lui-même mais aussi comment parvenir à aimer cette jeunesse, insupportable au demeurant, que d’autres ont réussi à sublimer ? L’ombre insistante des cinéastes américains derrière lui, Chapiron effleure son sujet autant qu’il rate les émotions provoqués de son film. Le tout est vivace, parfaitement mesuré dans sa rythmique, sa direction d’acteurs est impeccable, mais la Crème de la crème n’arrive pas à pénétrer l’imaginaire de son spectateur, et à gagner le statut de film culte qu’il convoitait dès sa première image. Kim Chapiron dans le doute, désormais.2 étoiles

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