Noé de Darren Aronofsky

NOENoé, réalisé par Darren Aronofsky
Avec Russell Crowe, Jennifer Connelly, Emma Watson et Douglas Booth
Scénario : Darren Aronofsky et Ari Handel
Durée : 2h18 / Date de sortie : 9 avril 2014

Comme de nombreux auteurs et cinéastes qui sortent acclamés de leur précèdent film, Darren Aronofsky a choisi de collaborer avec Hollywood pour mettre à l’écran un projet auquel il tenait depuis voilà dix-huit ans. Récit biblique à 130 millions de dollars, Noé faisait peur de prime abord. Tant de fois nous avons vu Russell Crowe tenir ce genre de productions dites épiques, qui ont fini par faire de lui un acteur sans charme, mécanique. Puis, parce que l’expérience passée de Darren Aronofsky, et le mysticisme risible de The Fountain, avait notamment prouvé la profonde instabilité du cinéaste, qui pouvait passer du meilleur au pire sans sourciller. Trop vite peut-être avons-nous évalué le risque d’un tel film, dont les ambitions extravagantes et l’audace en font une œuvre maximale, sinon majeure. Dès les premières minutes pourtant, le sentiment de pompiérisme qui anime le film est aussi étrange que très dérangeant. On pense alors que la grandiloquence va prendre le pas sur le récit, que la machine hollywoodienne a absorbé le réalisateur.

L’adaptation mythique est-elle trop grande pour lui, donc ? Il y a par moments le sentiment que le cinéaste, dépassé par le récit et sa symbolique, tente de réunir tous les thèmes, tous les publics, en vain. Le film surchauffe par de nombreux instants, jusqu’à ce que l’Arche finisse par finalement commencer son voyage. Les dualités entre les hommes que l’on croyait alors avoir disparaître laisse place à un film d’une intensité totale, qui plonge le spectateur dans le doute et l’intime. L’odyssée de Noé est aussi celle du créateur derrière la caméra. Comment recréer l’Histoire quand même la Divinité qui se trouve au-dessus ne vous supporte plus ? La folie qui imprègne peu à peu le film, ajouter à cela la terreur qui règne en dehors de l’Arche (le plan des derniers humains luttant sur un rocher pour leur survie est d’une force incroyable) donne le sentiment d’un film purement schizophrène, capable du meilleur comme du pire. Souvent confronté au grotesque de ses situations et la partition musicale bruyante de Clint Mansell, Noé n’en reste pas moins une œuvre qui demeure un réel exploit de cinéma.

Darren Aronofsky est parvenu à créer un effet de symbiose entre les obligations d’un blockbuster ultra-spectaculaire et sa vision d’un cinéma baroque, écrasé de toutes parts par les symboles, qui rendent le film étonnamment fluide, tout en étant marqué par des phases de puissance. Jamais éteinte, la flamme qui anime Noé rappelle aussi la puissance que les blockbusters eurent pendant longtemps. A l’instar de la Guerre des Mondes de Steven Spielberg, qui fut le pivot de la nouvelle forme des blockbusters d’aujourd’hui, le Noé de Darren Aronofsky est une œuvre sépulcrale, débordante de vivacité mais aussi de noirceur. On sort du film fatigué, quasiment terrassé par un film qui finit par privilégier le silence du monde au brouhaha de sa première partie. Le spectacle est total.

Par quelques effets de style, et une vision bien plus nuancée sur la religion que ce que le film pourrait laisser paraître, Noé efface toutes ses fautes de goût grâce à une direction d’acteurs plutôt maligne (un Russell Crowe au dessus de sa moyenne, Jennifer Connelly dont le visage angélique illumine le film et un Logan Lerman dont le personnage, complexe et terriblement humain, entretient un contraste clair-obscur) et la mythologie de ses personnages qu’il déconstruit pour mieux rebâtir sur le présent. Fable écolo, certes, mais surtout portrait d’une Amérique superstitieuse à l’extrême, Noé porte avec lui des ambitions réelles d’un cinéma porté non plus vers les histoires du passé mais celles du présent.

Derrière l’apparence d’un film homogène, d’un bloc de cinéma à grand spectacle, se dégage pourtant le sentiment d’un film hybride et profondément instable. L’étrange lien qui se construit entre le Cygne de son Black Swan et Noé, tous deux envahis par une folie auto-destructrice et nourris par un vœu de perfection morale, demeure être le sentiment le plus intéressant de ce métrage infiniment dense et à la noirceur lapidaire. Sa réinterprétation du mythe prouve le pas de géant qu’a réalisé Darren Aronofsky avec Black Swan et sa capacité d’adapter son cinéma pantelant aux époques pour comprendre les zones troubles des croyances. Noé est non seulement un film fort, sorte d’œuvre-monde, mais aussi une forteresse narrative et philosophique qui laisse pantois.4 étoiles

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