Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-Eda

Tel père, tel filsTel père, tel fils, écrit et réalisé par Hirokazu Kore-Eda
Avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono, Lili Franky et Yoko Maki
Durée : 2h01 / Date de sortie : 25 décembre 2013
Merci encore à Wild Side de nous avoir confié une copie du film.

La passion provoquée par Tel père, tel fils de la part de Steven Spielberg était donc justifiée. Le rachat même des droits du film par le cinéaste et producteur américain symbolise à lui-seul l’universalité des choses montrées par Hirokazu Kore-Eda. Le réalisateur japonais signe une nouvelle fois une bouleversante exploration du cadre familial. Cependant, malgré une continuité réelle, flagrante, dans les thématiques traités par Kore-Eda, de nouveaux enjeux s’y sont intégrés. Au-delà de la confrontation entre deux familles, des enfants victimes d’un échange qu’ils ne comprennent pas encore, c’est une lutte des classes qu’enclenche le récit de Tel père, tel fils. D’un héritage qu’il ne faut plus supporter, mais supplanter.

Le premier père, brillamment interprété par Masaharu Fukuyama, privilégie travail et ordre dans sa vie. La famille est secondaire, pratiquement obligée de suivre aveuglement les directions prises par lui. Tandis que chez Yudai Saiki, la famille est au cœur de la vie. Les plans de sa boutique, de son travail en lui-même, se limitent à l’entrée de celle-ci. On ne pénètre jamais celle-ci comme pour le premier père dans lequel la structure architecturale, grise mais ordonnée, symbolise le caractère de l’homme. Yudai récupère des objets et leur redonne vie, Masaharu construit des projets sans image concrète, destinée à apparaître dans un décor fixe. Ordonné, répétera-t-on, car à l’instar de ces familles, Kore-Eda alterne les points de vue, les comparaisons et des échanges vivants. C’est la vie de ce film qui marque avant tout la mémoire du spectateur.

Si le propos se veut aussi par moments très noir, d’un père absent ou le passé ravivé d’un pays détruit par la guerre, Tel père, tel fils choisit de montrer le conflit intime de familles opposées en tous points mais réunies par la notion commune de l’héritage. Kore-Eda touche souvent au sublime quand il montre les inégalités entre ces deux familles. Ses interprètes, dont l’investissement et la spontanéité en font un directeur d’acteur impressionnant, sont la marque du film, comme à l’accoutumée chez le cinéaste. Ce sont des visages, aussi normaux soient-ils, mais qui imprègnent le film. Ils reflètent à chacun l’image que l’on se fait de ces familles confrontées au pire, à un dilemme cornélien entre ce qui a été construit au fil des années avec l’enfant et les liens du sang.

De ce fait, malgré l’empreinte visuelle très naturelle de Hirokazu Kore-Eda, son cinéma n’en reste pas moins structuré, millimétré dans ses moindres détails. Dans une œuvre définitivement familiale, la progression du réalisateur japonais est réel en termes de récit et de caractérisation des personnages. D’aucuns regretteront la redondance des thèmes de Kore-Eda, bien entendu. Pourtant, à l’instar d’un Gus Van Sant avec Promised Land, preuve en est que la question de l’héritage est un thème fort dans le cinéma d’aujourd’hui. Au moment où le monde est entouré de problématiques environnementales et sociales, Tel père, tel fils fait le choix, à contre-courant, de citer l’intime, sans avoir comme ligne de mire un récit à l’ambition universelle. Ce sont les personnages et la tournure que prend l’histoire qui nous amènent à questionner l’ampleur du propos du Japonais. Qui sommes-nous, dans le paysage grisâtre qui compose l’univers des personnages, en tant que spectateur ? Si le regard est délicat, dans un rapport constant entre empathie et rejets, l’immersion est totale, presque sensitive. Notre lien avec chacun des personnages finit par interroger notre propre objectivité dans cette situation, l’énervement que nous inspire le personnage de Masaharu, père absent et qui se retrouve face à l’amertume de son enfant. L’idée d’abandon qui imprègne le film, dont la séquence d’adieu désactive tout d’abord un espoir de réunion présent pendant tout le film, le rend profondément émouvant.

Dans un rythme de croisière imparable, avec en moyenne un film tous les deux ans, Kore-Eda enfonce le clou et signe avec Tel père, tel fils une chronique d’une force émotionnelle terrible. Continuellement dans un jeu de nuances, il en est la preuve d’une exportation nouvelle d’un cinéma asiatique qui, tout en gardant ses propres codes, embrasse des thématiques, actuelles et universelles à tous.4 étoiles et demi

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