Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Deux jours, une nuitDeux jours, une nuit, écrit et réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne
Avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Pili Groyne et Simon Caudry
Durée : 1h35 / Date de sortie : 21 mai 2014

Il eût fallu une séance de onze heures pour finalement comprendre l’effet que Deux jours, une nuit provoque sur le spectateur. Salle désertique, soit, mais le silence qui y règne résume parfaitement le film des frères Dardenne. Ce nouveau métrage, une nouvelle fois présenté à Cannes et qui est reparti bredouille, marque une seconde cassure invisible dans la forme du cinéma des deux Belges. Cassure puisqu’en employant encore une actrice renommée, les deux réalisateurs semblent abandonner peu à peu, après le Gamin au vélo avec Cécile de France, leur usine à nouveaux acteurs. On y avait vu sortir Jérémie Renier, Déborah François dans l’Enfant mais aussi Emilie Duquenne, une flopée d’acteurs impressionnants en-soi. Prendre Marion Cotillard en tête d’affiche de leur nouveau métrage est un pari auquel beaucoup n’adhéreront pas. Tout d’abord, parce que le jeu de l’actrice n’a jamais fait l’unanimité, se jouant à une mimique ou scène près souvent (ne nous remémorons pas le passage américain…). Lui confier, pratiquement à elle seule, le cadre tout entier, comme l’avait fait Olivier Dahan pour la Môme, rappelle la virtuosité qu’elle peut parfois conférer à son jeu.

Deux jours, une nuit est un film silencieux, une course-poursuite d’un week-end durant lequel une femme va tenter de se battre pour garder son emploi, en faisant appel au vote de chacun de ses collègues. Les Dardenne, s’employant à n’intégrer que peu d’indices musicaux ou d’effets de style qui influenceraient le regard du spectateur, signent un film dénudé, tout en gardant un rapport très sensoriel dans le jeu des regards. C’est celui-ci qui guide la compréhension du film, crée de l’épaisseur dans la structure narrative en faisant qu’à chacune porte qui se présente face à elle apparaît un nouveau niveau à atteindre. Moderne car quasiment vidéo-ludique (on compte avec passion les voix, le film avançant), le film s’imprègne d’un mode de narration classique, au cours duquel le personnage apprendra à mieux se connaître, à découvrir qu’il est vraiment. Sandra est une héroïne à part entière, qui n’abandonne jamais, bien qu’elle y soit par de nombreux moments tentée. Mais, ce qui frappe dans ce film, c’est avant tout le rapport métaphysique qui sommeille dans le personnage principal. La lutte est sociale, mais intérieure aussi. Ici, sauver son emploi, c’est se sauver d’une douleur lancinante, planante au-dessus de la tête du personnage. De ce fait, Marion Cotillard crève l’écran du fait de son émotivité.

Une performance sans faute provoquée par la justesse de l’écriture des Dardenne, moins animale que celle entreprise par Jean-Jacques Audiard dans de Rouille et d’os, mais tout aussi forte. Deux jours, une nuit est un flot d’émotions imbriqué dans un format court (un film d’une heure et demie à peine). La mise en scène des Dardenne est dense parce qu’elle se sert de chacun des employés comme d’un nouveau pans à atteindre pour Sandra. Ce qu’elle découvre chez chacun, c’est un retour aux sentiments, de la colère à la haine en passant à l’amitié. Vibrante lettre à la collectivité, alors qu’une guerre sommeille au cœur de l’entreprise, Deux jours, une nuit est un coup de maître qui se vit dans l’instant, dont on s’imprègne immédiatement, nous intégrant dès les premières secondes dans un processus créatif simple mais d’une intensité redoutable. Impeccablement entourée par les nombreux personnages secondaires (Fabrizio Rongione est aussi touchant qu’intense), Marion Cotillard parvient à transcender de sa fragilité ce simple postulat en une quête humainement passionnante et cinématographiquement incroyable.

On ressort de ce film non seulement bousculé, mais presque changé par l’expédition que les Dardenne viennent de nous offrir. Sans jamais faire fi de leurs thèmes communs, les deux frères signent un petit tour de force cinématographique en renouvelant sans cesse ces rencontres à travers les regards et les réactions de chacun. Marion Cotillard, brillante de bout en bout avec son petit accent belge, y trouve peut-être le rôle de sa vie, vidée de son extravagance naturelle pour un costume de femme prête à tout pour ne plus seulement survivre dans sa carapace, mais pleinement vivre. Un des premiers chocs de 2014, enfin !4 étoiles et demi

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