Nymphomaniac – Volumes 1 et 2 de Lars von Trier

NymphomaniacNymphomaniac – Volumes 1 et 2, écrit et réalisé par Lars von Trier
Interdit aux moins de 18 ans
Avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgard, Stacy Martin et Shia LaBeouf
Durée : 4H00
Date de sortie : 3 juin 2014 en Blu-ray et DVD chez Potemkine

En 2012, quand Lars von Trier annonçait avec un sourire au coin des lèvres son intention de réaliser une fresque érotique, étendue sur cinq heures, beaucoup avaient ri. Du fait même de ces malheureux propos énoncés plus tard dans la conférence de presse de Melancholia, le Danois avait été banni du Festival de Cannes et son ambitieux projet aussitôt balayé par les médias. Pourtant, ô combien aurait-il été beau de voir ce Nymphomaniac, dans sa version complète (et non celle qui nous est présentée aujourd’hui), parmi la sélection cannoise. Nymphomaniac est un film taillé pour le Festival : une expérience de cinéma grandiose, aussi imparfaite que généreuse, couverte d’influences et de noms qui en feraient presque un évènement. Car, à n’en pas douter, le film de von Trier marquera.

Dans cette version « censurée » de quatre heures, découpée en deux volumes, Lars von Trier ne se prive pas d’oser et d’étonner lors de nombreux et beaux moments. Cinéaste prodigieux, ou provocateur diront certains, il produit ici une œuvre-somme, libéré de toute pression festivalière et de conventions morales. Son style ne s’est pas affiné, il continue de manier avec une aisance terrible les moments d’une drôlerie flamboyante et ceux plus graves, dérangeants même, où son implacable sens de la générosité morbide brille. Esthétiquement, pourtant, Nymphomaniac diffère en se plaçant comme un hymne à la liberté, capable de faire des grands écarts chromatiques, des couleurs printanières à un noir et blanc glaçant, sans jamais déranger. En alliant thèmes musicaux, réflexions philosophiques sur l’être et l’assouvissement d’un désir devenu nécessité, Nymphomaniac risque de prendre au dépourvu ceux qui y ont, à prime abord, vu une œuvre totalement érotique, dirigée vers la provocation et/ou la perversion. Ce qu’elle est, sans pour autant en faire un leitmotiv. Elle est une œuvre avant tout dirigée vers la lumière, dans laquelle l’héroïne comme son auteur cherche une rédemption. Lars von Trier fait parler ses personnages, longuement, s’extirpant d’une quelconque logique narrative, voire symphonique. La rigueur de la construction est là, imprégnant l’œuvre dans ses réussites comme dans ses déroutes. Nymphomaniac est tel un roman, fleuve, nourri d’instants de folie, comme ceux, plus exigeants, de pur verbiage. Dans son premier volume, Nymphomaniac a pour but d’interroger l’origine du projet, les motivations et les premiers instants de cette nymphomane prénommée Joe, voire l’idée même de création, filmique, musicale et humaine.

Provocante sans être pour autant provocatrice, l’œuvre de von Trier parvient à éviter toutes les grossièretés narratives et formelles et à provoquer un sursaut, à se transcender. Mieux encore, l’auteur s’amuse au travers de quelques morceaux de bravoure à déconstruire la construction artistique. Nymphomaniac intègre le thème de la nymphomanie sans clairement en faire un cheval de bataille car, pour le Danois, il est avant tout question de montrer l’élaboration d’une œuvre au travers de l’existence de Joe. Le temps qui avance est le développement de cette œuvre macabre, à première vue joviale et décomplexée mais qui, plus les heures avançant, perd en passion pour montrer la nymphomanie telle qu’elle est véritablement, une addiction qui ronge l’être et ses passions. Des passions humaines mais aussi, pour Lars von Trier, artistiques où le cinéaste s’amuse à solliciter l’attention du spectateur et ses sens. Le réalisateur s’amuse, c’est évident, mais ne se défile pas devant sa quête originelle de cinéma, c’est-à-dire la chronique vénéneuse d’une nymphomane au bout du rouleau.

NymphomaniacCertes, il y a un effet de trop-plein dans ce Nymphomaniac, une certaine naïveté dans la construction du film (à voir, en octobre dans sa version longue, s’il fallait réduire ou non la durée ce montage « censuré ») et la fragilité constante de son auteur, souvent à la limite de nous resservir un sensationnalisme vidé de sa substance, comme à l’heure de son Antichrist. C’est peut-être ce qui plombe le deuxième volume : une caméra lourde et pleine de violence retrouvée mais aussi quelques séquences rentre-dedans. Von Trier tournerait presque en rond si sa direction d’acteurs n’était pas si admirable. Stacy Martin signe une performance remarquable, toute en sobriété et sensualité. Elle est, d’une certaine manière, le doux prolongement de la caméra du cinéaste danois, animée par une provocation qui se fait trouble mais constamment dans une émotion, tendue, prête à exploser à tout moment. Si Charlotte Gainsbourg reste dans une prestation verbale, aux frontières de l’ennui et du verbeux, l’échange entre les deux actrices scinde parfaitement les deux récits de ce Nymphomaniac. Schizophrène, et donc forcément inconstant, Lars von Trier semble avoir trouvé dans cette œuvre-monstre toute la liberté qu’on lui cherchait. Il ne se sert plus de la musique classique comme un certain idéal à atteindre mais bien comme d’un élément qu’on affiche comme un poster dans une chambre d’adolescent. Un modèle, rien de plus, que l’on tente, vainement de retranscrire dans un autre art. Lars von Trier n’est pas non plus un Baz Lurhmann, soyons d’accord, mais Nymphomaniac risque d’apparaître chez certains comme une œuvre vénale, qui balance tout dans son premier volume pour se reposer dans son deuxième. Mais il est essentiel de découvrir le film du Danois dans son entièreté, comme un tout, et la distinction, dans cette critique, n’est qu’un moyen pour nous d’éclairer les zones d’ombre de ce titan de quatre heures. Débarrassé de tout, jamais mieux entouré que par lui-même, von Trier vient peut-être de trouver dans ce film à la puissance maximale et aux moyens minimaux un matériau à retravailler dans l’infini.

A l’image de la récente Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, il y a assez de cinéma dans cette fresque pour pouvoir en changer les tonalités et la développer au fil des époques. Peut-être que l’existence de Nymphomaniac n’est qu’un début à une œuvre plus large qui a mis de côté l’égocentrisme de son auteur pour un simple et beau désir de cinéma. Nymphomaniac parle de gens qui se dénudent. Mais elle est avant tout la démonstration d’un auteur, malin et moqueur, qui affirme sa vraie personnalité et délaisse son costume de cinéaste maniéré pour celui de chef d’orchestre cinématographique.

4 étoilesLE BLU-RAY

Pour ceux qui souhaitent découvrir le nouveau film de Lars von Trier, le Blu-ray réalisé par Potemkine et qui regroupe les deux films est un beau succès. Avec les deux volumes sur un seul et même disque, Potemkine a aussi réussi à offrir une copie techniquement irréprochable. L’image est propre, sans grand défaut apparent, tandis que le son est aussi impeccable sur la V.O. Concernant les bonus, quelques entretiens avec les acteurs et le réalisateur mais on pouvait clairement en attendre plus, surtout vu la densité du film. Il faudra sans doute attendre l’édition collector prévue avec la version non-censurée en octobre pour voir ce que Potemkine a véritablement à nous offrir.. Suffisant pour l’instant, mais peut-être un peu décevant au vue d’un Blu-ray à la jaquette et à la technique léchées.

Une réflexion sur “Nymphomaniac – Volumes 1 et 2 de Lars von Trier

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