Jersey Boys de Clint Eastwood

Jersey BoysJersey Boys, réalisé par Clint Eastwood
Avec John Lloyd Young, Erich Bergen, Vincent Piazza et Michael Lomenda
Scénario : Rick Elice et Marshall Brickman
Durée : 2h14 / Date de sortie : 18 juin 2014

En trois films, on aurait presque cru que Clint Eastwood était devenu un cinéaste médiocre. Sans génie, sans passion, l’après-Gran Torino n’a pas aidé le réalisateur à trouver un souffle nouveau. S’essayant comme il le pouvait de s’extirper de ses influences, en enchaînant des projets somme toute anecdotiques, Jersey Boys est un retour. Dans cette expédition cinématographique et musicale de deux heures quinze, Clint Eastwood s’amuse à nouveau à remonter le temps, plus instable que jamais, et à réécrire le mélange des genres.

Jersey Boys est un peu comme ces CD, vinyles que l’on retrouve sous la poussière. Projet complexe, film de commande passé entre plusieurs mains avant d’atterrir dans celles de Clint Eastwood, il apparaît pourtant dès la première image et la lumière classieuse de Tom Stern que nous sommes dans un film de Eastwood. Dans ce film à plusieurs têtes, tant film de bande que biopic musical, voire même film de gangsters, le réalisateur parvient à ajouter à partir du scénario de Marshall Brickman et Rick Elice un supplément d’âme. Cette alliance entre musique et cinéma pose directement les bases de ce grand spectacle populaire où la musique n’est pas simplement la base du rythme du film mais des histoires autour desquelles elles sont nées.

Dans ce qui est aussi une comédie assez maligne, Clint Eastwood sacrifie toute notion de temporalité pour provoquer l’imprévisible. Seuls les visages vieillissant permettent de nous situer au fur et à mesure du film. Chaque chanson des Four Seasons nait de cette idée, qu’un son, un évènement peut faire basculer l’ensemble, la musique comme l’équilibre du groupe. Sans héros, Jersey Boys avance en confrontant tour à tour chaque personnage à l’opinion des autres. Une grande nouveauté dans la structure très classique du cinéma d’Eastwood, qui permet au film d’acquérir une réelle drôlerie et, plus important encore, de nuancer les instants de gloire du groupe. De ce fait, Jersey Boys est un film totalement eastwoodien, ancré dans la narration des grands films musicaux américains. De cette gloire découle toujours un sacrifice, un élément pour venir enrayer la machine et faire naître une nouvelle. Des personnages qui s’affrontent face caméra, des séquences de pure action : Eastwood aime toujours autant les dialogues et l’Humain mais se fait aussi cinéaste à grand spectacle.

Bien que sa mise en scène ne comporte jamais d’éclats de génie, n’ose que très peu de mouvements surprenants (à l’inverse de Florent-Emilio Siri avec Cloclo et ses fabuleux plans-séquences), la mise en commun des différents récits, familiaux, mafieux et musicaux, crée une certaine puissance à l’ensemble. Parfois tout simplement flamboyant, mais aussi très imparfait dans son montage, Jersey Boys a aussi tendance à trop jouer avec la corde de l’émotion et à donner un sentiment d’excès dans les effets.

Jusqu’à ses vingt dernières minutes, il n’y avait pourtant que peu à rejeter du film. Or, une fois arrivé le point d’orgue du film, duquel Clint Eastwood doit tout recommencer, le film n’arrive plus à repartir. Il faut ainsi quelques brides de son talent naturel, de sa capacité à magnifier des séquences musicales, pour retrouver l’énergie de la fascinante première partie. La passion pour le film se retrouve finalement au travers de ce que le cinéaste raconte. En une séquence, il se change en un film mental, d’emprisonnement tant physique que psychologique, où le passé doit demeurer pour vivre au présent. Le temps se trouble, les époques se bousculent et les corps changent. Depuis longtemps, Eastwood se passionne pour la temporalité et la manière dont elle peut affecter chaque personnage. Jersey Boys marque le paroxysme de ce point de vue, avec une ultime séquence, exceptionnelle de cruauté et de puissance émotionnelle, où le passage vers l’intemporalité marque indubitablement un retour vers le passé.

Film fleuve qui se cache derrière un costume de petite épopée musicale, Jersey Boys, dans ses réussites comme dans ses imperfections, reste un film plaisant de bout en bout, marqué de temps morts comme de séquences brillantes où Eastwood rappelle la machine à tubes qu’étaient les Four Seasons. Entouré d’un sublime casting (John Lloyd Young et Michael Lomenda sont impériaux), principalement constitué du spectacle original à Broadway, Eastwood est parvenu à recréer avec un certain simplisme – certes ! – la folie des années 50, mais c’est par ce qu’il raconte intrinsèquement que le réalisateur brille. A l’instar de cette bande, Eastwood est un cinéaste inégal, capable d’être célébré puis rejeté. Sorti dans l’indifférence générale, le métrage est un peu le symbole de ce retour de flammes. Film-testament, cette œuvre se clôt avec l’image de ses vedettes statiques, comme des figures bloquées dans leur époque. Hors du temps, Jersey Boys est, a contrario, un film dans lequel Eastwood partage à nouveau son plaisir pour le cinéma. Rien que pour cela, ce film, aussi pétillant que désabusé, est une belle et franche réussite.3 étoiles et demi

Une réflexion sur “Jersey Boys de Clint Eastwood

  1. Bonsoir, un film en effet très réussi où j’ai découvert ce quatuor. Il faut vraiment que les gens aillent voir ce film. Bonne soirée.

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