Under the Skin de Jonathan Glazer

Under the skinUnder the Skin, réalisé par Jonathan Glazer
Avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Lynsey Taylor Mackay et Dougie McConnell
Scénario : Jonathan Glazer et Walter Campbell, d’après le livre de Michel Faber
Durée : 1h48 / Date de sortie : 25 juin 2014

Under the Skin rappelle l’essence-même du terme de cinéphilie et de ce qui doit être vu, su ou entendu avoir d’aller voir un film. Le film de Jonathan Glazer est tout un programme sur ce fait, sur l’œil nouveau et sur les méandres de la promotion. Entrevoir des images d’un film qui se présente à nous comme un mur imposant, vers lequel il faudra s’avancer pour découvrir ses craquelures, n’était-ce pas se gâcher à l’avance l’expérience de Under the Skin ? Difficile question à laquelle nous ne pouvons que répondre que, tels les hommes qui traversent la porte de l’appartement de l’héroïne, nous serons absorbés. Car la beauté a encore, quand elle est utilisée à bon escient, ce pouvoir absorbeur.

En lien avec le surnaturel et le silencieux, Jonathan Glazer est remonté à la matrice de tout un genre pour mieux le déconstruire et briser le décorum de la science-fiction. En a découlé un film sur la solitude, empreint d’une mélancolie profonde, sensitive, où même l’oeil, que l’on avait vu naître, se meurt à petit feu. Dans ses premiers instants, complètement fou, Jonathan Glazer semble reconnaître du fait même de sa structure les faiblesses de sa narration, voire les facilités qu’il s’autorise, en laissant sa caméra voguer. Cet oeil est tant notre attachement à une oeuvre ésotérique qui pourrait nous faire reculer de par sa radicalité, son extrémisme esthétique, que ce corps mis à nu d’une femme, d’une artiste en pleine introspection d’elle-même. Entre le néant et l’organique, un même point mortel. Under the Skin a l’allure d’un cauchemar mais sous l’épaisseur d’un dispositif formel anxiogène, réside là tout un portrait de femme. Sous la peau, c’est chercher ce qui se cache derrière cette plastique et voir, d’un nouvel œil, l’être qui canalise tout notre intérêt durant une heure cinquante. Cet être est donc une femme, une mangeuse d’hommes au sens littéral du terme. Elle plaît par ses formes, desquelles le cinéaste retire ingénieusement tout attrait érotique, son air faussement perdu, son ignorance à demi-mot. Le film, comme un conte, montre la quête animal de petits êtres insouciants qui se jettent dans la gueule du loup. Aucune morale, juste la mort en cadeau : leurs corps craquent, explosent soudainement avec fracas, tels des ballons de baudruche pour ne laisser que des monolithes et de la matière. La vie est illusoire dans Under the Skin. De la lumière que l’on apercevait en première image, étincelle déjà anéantie par la musique ultra-violente de Mica Levi, la première partie du film est d’une noirceur aveugle, qui crée l’effroi par le silence.

Avec sa scène d’ouverture, le film pourrait presque se fabriquer une légende. Dans cet oeil qui apparaît à l’écran, c’est une projection du spectateur qui se fait. Under the Skin, c’est un concentré de science-fiction organique dans une Ecosse déserte, dont le brouillard peut être le symbole de notre projection, qui tentons vainement de la rattacher à des repères cinématographiques. On analyse, encore et encore, pendant que ce train, qui ne fait appel qu’à l’exaltation des sens, avance. Glazer, avec son ancienne casquette de vidéoclippeur, fait en réalité ce que Malick avait raté avec The Tree of Life. Il s’agit d’exprimer la naissance de l’être et de retranscrire, grâce à la beauté des images et des sons, la découverte des sens et du corps. Au cœur du corps de Scarlett Johansson, c’est le trouble qui sommeille avec des variations sonores stridentes, terrifiantes tout au long de ce voyage. Découvrir la sensation pour la rejeter si soudainement, penser l’acquérir pour au final la fuir, voilà toute la problématique de ce film. En tentant d’allier les contraires, notre instinct naturel, comme celui de ce curieux personnage, est rattrapé par des points connus. L’invisible, l’imprévisible fait peur, et c’est finalement vers le connu que nous cédons tous.
Under the skinPuis, lorsqu’enfin la machine déraille en une sublime séquence de rencontre avec un homme au visage déformé, c’est un nouveau film que Glazer construit, en ne se focalisant plus que sur la destinée de son héroïne. Voilà la seule marque d’espoir laissée dans un flot de mortalité et d’insignifiant. Plus rien n’importe, sauf la survie de cet être mystérieux. Le pur rencontre l’impur et les émotions imperceptibles de l’Homme. La caméra de Glazer en vient à se bousculer elle-même alors : à bas les plans fixes, le mouvement se mêle à l’urgence de la situation. Under the Skin prend forme en un pur film d’épouvante, traumatisant à bien des instants (la scène des hommes piégés, de par son silence, est monstrueuse) où la créature de son propre monde reste et restera l’incompris. Avec la beauté cosmique d’un David Lynch, et capable de capter dans l’immaculé un sentiment d’angoisse incomparable, l’expérience de Under the Skin est unique en son genre.

Cette Laura, elle aurait pu être, il y a des années de cela, une Rita Hayworth, et n’est pas sans rappeler Naomi Watts dans Mulholland Drive. Or, incapable de changer de perspective, avançant tout droit vers le contact humain, la femme ne peut empêcher sa longue descente. Glazer n’a pas besoin du langage pour exprimer sa déroute, mais simplement par l’extrême puissance de son dispositif visuel construit une peinture de la désolation, où les êtres sont nés pour subir et être jugés. On est renvoyés au 2001 de Kubrick. Le cinéaste, qui a par le passé tenté de focaliser en quelques minutes l’attention des spectateurs pour des clips vidéos, a transformé l’essai sur du long terme. Une œuvre initiatique qui canalise notre respiration, prend sa forme pour ne plus faire qu’un avec le spectateur. Sans se cloîtrer dans un exercice de style, Jonathan Glazer a réussi à conjuguer un récit minimaliste avec des ambitions visuelles sidérales. Plus que le résultat d’un enfant de la pop-culture soucieux de la qualité esthétique qu’il donne à son travail, le réalisateur britannique est aussi parvenu à créer une dimension parallèle à l’œuvre pleinement contemporaine sur une actrice qui se dénude pour un public asservi, faisant de Under the Skin une œuvre brillante et atypique de pur cinéma.4 étoiles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s