Enemy de Denis Villeneuve

EnemyEnemy, réalisé par Denis Villeneuve
Avec Jake Gyllenhall, Mélanie Laurent, Sarah Gadon et Isabella Rossellini
Scénario : Javier Gullon et José Saramago
Durée : 1h30 / Date de sortie : 27 août 2014

La sensation laissée l’an passé par Prisoners a confirmé tout le bien que l’on pensait, après Incendies, de l’approche brute de décoffrage du cinéma par Denis Villeneuve. Ce thriller, froid et d’une extrême violence, tourné après Enemy, qui ne sort pourtant qu’aujourd’hui, mettait en lumière le goût du réalisateur canadien pour les récits labyrinthiques et l’expression des peurs de notre époque avec l’apparition d’un mal invisible et vénéneux. Villeneuve faisait tomber les masques d’une société propre en apparence, mais qui cache encore aujourd’hui une grande violence prête à exploser si l’on finit par creuser en profondeur. Avec Hugh Jackman et Jake Gyllenhall en têtes d’affiche, le résultat se trouvait aussi surprenant que grandiose, conjointement lié au travail pharamineux de Roger Deakins à instaurer une ambiance glaciale et mémorable. Prisoners était alors deux heures et demi d’un voyage extraordinaire dans les limbes de la noirceur, où l’on découvrait le don d’un auteur à associer un personnage qui, de par son incontrôlable violence, se trouvait être la figure d’un pays nécrosé, encore obligé de faire sa justice soi-même. Puissant, dira-t-on, lourd voire indigeste, diront d’autres. Villeneuve ne crée pas de consensus et ce nouveau long-métrage n’arrangera pas sa situation, malgré l’étourdissant tour de force visuel et narratif qu’il réalise.

Aux antipodes de Prisoners, tant par sa durée que par les moyens déployés, Enemy marque cependant une continuation dans les thématiques traitées par le cinéaste, avec une empreinte formelle de plus en plus radicale. Dans un Toronto cloisonné en quelques lieux précis (des bâtiments, une salle de cours où le récit trouve quelques réponses aux questions posées pendant le film, des appartements) et avec une intrigue minimale, Villeneuve parvient à questionner en une heure et demi à peine les codes actuels du thriller. Est-il nécessaire d’accumuler les intrigues pour prouver l’intelligence de son récit, quand avec une seule l’on peut tisser des interrogations plus larges ? Schizophrène, patibulaire mais formellement éblouissant, Enemy confirme aussi la relation de dépendance que l’artiste conserve avec le théâtre, depuis son adaptation d’Incendies. Au-delà d’un nombre de personnages et de décors réduit au minimum, Jake Gyllenhall, au centre du récit avec deux prestations remarquablement subtiles, réussit à créer par sa seule présence un trouble immédiat auprès du spectateur, épaissi par des images surnaturelles d’araignées au milieu des tours de la ville, de scènes rarement vues dans le genre jusqu’à aujourd’hui. Le montage cyclique des scènes insuffle quant à lui une instabilité qui ne désépaissira pas. On sent que tout peut vriller, à tout moment, mais Villeneuve n’abandonne jamais son exigence formelle pour un twist, symptomatique du genre. Le film prend son temps pour poser un récit qui, finalement, ne finit que par à se suspendre pour entraîner le spectateur à stimuler son imaginaire. Les influences au cinéma de David Lynch (on pense à Mulholland Drive, où le cinéma était un refuge contre un monde ou une existence chaotique) sont présentes tout au long, mais elles ne gênent en aucun cas le plaisir provoqué par le film. Le film se vit et Villeneuve réinvente film après film l’expérience de la salle dans ce fourmillement d’interrogations et de non-dits. Quand avec Prisoners le cafardeux l’on quittait la salle éreinté, Enemy ne peut laisser indifférent tant la situation de frustration est totale à la fin de la projection. En vérité, malgré son format minimaliste, la projection du film se révèle bien plus fructueuse après, en tentant de réunir les pièces de ce grand puzzle filmique.

Brisant la frontière entre deux toiles, celle qui permet la projection cinématographique et la toile narrative complexe du film, dans laquelle on se retrouve piégé, Villeneuve signe une expérience immersive où le danger vient, à l’instar de Prisoners, de l’intérieur. Ici, il est question du couple, avec la question de l’adultère et d’une paternité à venir. Habitant le subconscient de son protagoniste principal, illuminant son film à l’image flétri d’images suffisamment perturbantes pour marquer le spectateur, le réalisateur confirme son goût de plus en plus prononcé pour un cinéma troublant, sans grandiloquence et empreint de multiples questions, infinies parfois. Avec ce thriller brillant de par sa tentative de déroute du spectateur, racé, anti-spectaculaire et pourtant si passionnant à vivre, Villeneuve s’affirme un peu plus comme un conteur habile dans tous les domaines, capable de créer le sentiment par une simple image et d’habiter un scénario pour le complexifier et lui faire emprunter des chemins abscons. Sans recréer le choc de son précédent film, Enemy se révèle assez brillant pour pouvoir trouver une place pendant plusieurs jours, voire semaines, dans l’esprit du spectateur.4 étoiles

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