Boyhood de Richard Linklater

BoyhoodBoyhood, écrit et réalisé par Richard Linklater
Avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke et Lorelei Linklater
Durée : 2h45 / Date de sortie : 23 juillet 2014

L’œuvre de Richard Linklater est imprégnée par les questions du temps qui passe. La trilogie des Before (Before Sunrise/ Before Sunset/ Before Midnight), avec Ethan Hawke et Julie Delpy, se demandait déjà si une relation pouvait durer à travers le temps, sachant que des destins opposés séparaient les deux héros et que les rapports aux choses changeaient. Boyhood, prolongement d’un travail commencé il y a presque vingt ans, représente aussi le point ultime de la carrière du cinéaste. Entre la fresque cinématographique et le documentaire, cet imposant film de deux heures quarante-cinq est une ode au temps qui passe.

Ce qu’il y a de plus impressionnant dans la logique de Richard Linklater est qu’il arrive à rendre l’anti-spectaculaire passionnant, voire palpitant. En ne ciblant que des non-évènements de la vie, en opposition avec les films d’aujourd’hui qui privilégient l’extraordinaire, le cinéaste table sur une expérience d’immersion avec le spectateur, sans réelle intrigue sinon celle de voir évoluer au fil des années les acteurs, filmés sur douze ans. Cela donne lieu à des moments sublimes, rappelant le talent de directeur d’acteurs de l’Américain, capable de créer une intimité immédiate entre le métrage et les spectateurs. Malgré sa durée a priori rebutante, Linklater appuie chaque réplique et scène d’un sens fort et construit aussi l’évolution de ses personnages sur la manière de percevoir le monde, qui avance aussi. Boyhood est l’alliage de deux temporalités que tout oppose habituellement, celle des corps, qui changent inévitablement, et celle d’un monde, qui file, que l’on parcourt à travers quelques chansons dispersées ci et là dans le film. Démarrant un an après les attentats du 11 septembre, l’Histoire politique des Etats-Unis est parfois citée, souvent survolée pour toucher à quelque chose de plus profond, même si la fibre engagée du cinéaste reste omniprésente. Le cadre ne se détourne jamais de la destinée, imprévisible, de son héros.

Peu de films se révèlent aussi beau à vivre, tant l’engagement du spectateur pour le récit est total, parce que l’on vit simplement avec eux, dans leurs choix de vie et leurs errances. Une distance aurait pu se créer à l’instant où Linklater prend peut-être trop conscient qu’il est en train de filmer quelque chose d’exceptionnel. Il oublie la spontanéité des dialogues pour raconter des choses qui finalement sont flous, trop écrites pour paraître réelles, notamment sur le trouble que crée le temps. Ponctué à intervalles irrégulières d’instants sublimes et d’autres plus durs, il aurait sans doute fallu une opposition plus frontale avec la mère, constamment confrontée à l’échec et une peur de vieillir qu’elle tente de cacher, mais qui reste protégée de toute blessure.

L’image finale du film, qui retrouve la sérénité derrière laquelle il courrait tout au long, est tant une promesse qu’un déchirement pour le spectateur. Car, si nous ne sommes pas voyeurs et que cette expérience n’a rien d’un simple documentaire au cœur d’un vrai foyer américain, elle en réitère avec une veine romanesque tous les codes pour un résultat bluffant de justesse. L’avancée d’Ellar Coltrane, brillant jeune interprète de Mason, avec son corps, ses émotions et son identité propre, qui restera jusqu’à la fin indécise, est une leçon d’humilité donnée au cinéma. De par sa déconcertante fluidité, sans jamais donner une seule précision sur l’année dans laquelle prend place le récit (car le temps ne se compte pas chez Linklater), Boyhood est ce qu’il s’est fait de plus beau, de plus joliment complexe, cette année au cinéma. Un film qui, dans ses minuscules erreurs et ses folies, a choisi de prendre son temps pour raconter la vie, telle qu’elle est, et touche autant au sublime qu’à l’universel.4 étoiles et demi

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