Fury de David Ayer

FuryFury, écrit et réalisé par David Ayer
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Brad Pitt, Shia LaBoeuf, Logan Lerman et Michael Peña
Durée : 2h15 / Date de sortie : 22 octobre 2014

Toujours sur la corde raide entre le bon et le mauvais goût, David Ayer s’est toujours obstiné à créer librement, quitte à ne pas trop savoir où il mettait les pieds. La bonne surprise que fut End of Watch, balayée par son Sabotage, n’avait-elle celle que d’un seul film ? Six mois à peine après son dernier film, Fury apporte un substitut de réponse à la question, qui ne demandera qu’à être confirmé par la suite. David Ayer n’a rien perdu de son exaltation cinématographique, elle en sort même renforcée, malgré son échec hollywoodien. Fury est impitoyable et extrêmement généreux, mais reste avant tout un vrai film de cinéma, dont l’utilisation de la pellicule met en avant le certain classicisme de la méthode Ayer, capable de diriger des gros bras mais aussi de quadriller des plans.

Ce qui frappe d’emblée dans ce métrage, c’est la frontalité avec laquelle l’Américain met en scène la violence. C’est un film d’une barbarie aveugle, où les corps, calcinés, morcelés, ne sont que des anecdotes dans le décor boueux et grisâtre de la guerre. Deux heures quinze durant, le spectacle est glaçant de désespoir, mais dégage cependant une certaine galvanisation dans ces derniers instants, cette force d’opposition à une mort qui approche vite. Ce dégoût de la guerre s’inscrit aussi, plus généralement, avec un dégoût pour l’homme seul. L’amour pour les épopées de bande de David Ayer transparaît de part en part dans Fury, film qui craint la solitude mais qui n’hésite jamais à retranscrire le silence terrible des terres ravagées. Le tank, tant symbole d’union du groupe qu’outil qui détruit les hommes de l’intérieur, est au cœur de scènes de combat peu communes et particulièrement palpitantes. La bascule entre ce qui se passe à l’extérieur et l’intérieur du tank crée des nuances qui permettent à la mise en scène de David Ayer, loin d’être infamante cette fois-ci, d’offrir des moments de bravoure. Fury n’a rien d’un film historique, mais fait davantage figure d’analyse assez approfondie sur le traumatisme de cette guerre sur les hommes. Ils sont déshumanisés, vidés de leur sensibilité, pleurent le regard dans le vide et n’attendent que la mort. En ce sens, les prestations des acteurs sont plus qu’honorables, notamment Shia LaBoeuf, dont le regard, hypnotisant, sert pleinement le film. La mise en scène d’Ayer suit ses personnages, elle est sèche mais s’abandonne aussi à des reliquats d’humanité faits pour digérer la violence totale ingurgitée tout au long. C’est à la fois la force et le réel défaut du film. Souvent proche du trop-plein, le film d’Ayer va vite et ses grands moments sont aussi ceux où l’orgueil du cinéaste est le plus criant. Sa réalisation n’a rien de flamboyant, elle cite à tout va (on pense à Spielberg ou à Peckinpah) et le sentiment d’avoir un chef d’œuvre entre les mains finit par faire dévier Ayer de sa tâche première, habiter les personnages et le tank.

Cette quête vers l’impossible et cette image de soldats en pions interchangeables dans le conflit sont les marques d’un film dont la noirceur n’avait jamais encore réellement traversé Hollywood jusqu’alors. Si dans tout ce qu’il raconte Fury demeure un film classique, la puissance évocatrice de ses images est sans pareil, telle cette scène de repas, osée et s’étirant considérablement, qui suffit à comprendre les enjeux et ce que la Seconde Guerre mondiale laisse derrière elle. La fin, seul véritable moment où Hollywood reprend le dessus dans le scénario, se trouve encore nuancée par un plan large qui resitue l’atrocité de la guerre.

Une guerre sans récompense en fin de course et des soldats sans visage, c’est toute la morale de cette fable nihiliste. Fury canalise en une journée de récit tout ce qui compose la guerre et en fait une intense expérience de cinéma. La dernière demi-heure, véritable jeu de dominos humain, est à couper le souffle et l’oppression du tank, appuyée par la partition en crescendo de Steven Price, s’en retrouve décupler. Incontestablement porté par le talent de ses cinq acteurs principaux, Fury est un spectacle amer mais nécessaire. Un pur film de cinéma, sublimé par le grain de la pellicule qui donne forme à chaque couleur et à chaque émotion, qui se déploie sous nos yeux. Exprimant peut-être aussi une certaine lassitude pour une Histoire que l’on ne cesse d’enjoliver au cinéma, le film de David Ayer a beau être un objet d’une tristesse infinie, le sentiment qu’il laisse finalement reste celui d’un combat pour la vie d’hommes dévorés par la mort autour d’eux. Fury est un film plein d’orgueil mais il reste et restera un film tremblant, qui nous fait avancer sans certitude dans une guerre où l’Homme demeure au centre de toutes les préoccupations.4 étoiles

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