Le Hobbit : la Bataille des Cinq Armées de Peter Jackson

LE HOBBIT: THE BATTLE OF FIVE ARMIESLe Hobbit : la Bataille des Cinq Armées, réalisé par Peter Jackson
Avec Martin Freeman, Ian McKellen, Richard Armitage et Evangeline Lilly
Scénario : Fran Walsh, Phillipa Boyens, Guillermo del Toro et Peter Jackson, d’après l’oeuvre de Tolkien
Durée : 2h24 / Date de sortie : 10 décembre 2014

Lorsque Gandalf annonça dans Un Voyage Inattendu que Bilbo, et le spectateur intrinsèquement, ne seraient plus les mêmes, il n’avait pas tort. Le Hobbit, en trois ans, a profondément marqué le cinéma mondial. Au coeur de tous les débats, de toutes les attentes, de l’admiration à une haine viscérales. Comme si, après quelques années d’errance, Peter Jackson restait l’unique patron du cinéma d’aventure, dans ce qu’il a de plus grand et de plus humain. Nombreux furent ceux à rejeter d’emblée la nouvelle saga de Peter Jackson, sans avoir vu une seule image, en criant à l’infantilisation et à la numérisation d’un univers si complexe et si riche, lui-même mis en image par le cinéaste Néo-Zélandais. Dans une époque où chaque renaissance cinématographique est vue à travers le prisme d’une industrie malveillante, le Hobbit aura été le centre de questionnements tous plus rébarbatifs les uns que les autres. On y verra poliment de la passion, sinon une pensée rétrograde à l’encontre d’un cinéma de l’avancée, dont Peter Jackson en est l’un des porte-paroles. On a aussi cherché à montrer le manque d’envie du cinéaste par rapport au projet, qui l’avait repris des mains d’un Guillermo Del Toro devenu scénariste et parti s’amuser avec son Pacific Rim. N’en déplaise à certains qui ne verront qu’un festival d’effets spéciaux, cette troisième et dernière étape du Hobbit conclut parfaitement toutes les thématiques engagées par Jackson en un film aussi grandiose que bouleversant. Et ce malgré la sensation étrange qu’on a voulue enlever trop tôt le projet des mains de son géniteur.

Existe-t-il une version définitive à tout film ? Difficile de le penser en voyant la filmographie entière de Peter Jackson, faite de retouches et de versions longues en tous genres. Ce que l’on voit, au moment de la sortie d’un film, n’est qu’une prémisse, un premier coup de crayon. Cette Bataille des Cinq Armées, bien que réussissant parfaitement à exalter en deux heures vingt, est donc une promesse pour une version longue à venir, plus ample encore. En plus d’être l’épisode le plus court de la longue réécriture de l’univers de J.R.R Tolkien par Jackson, il est aussi le plus spectaculaire, et donc le plus problématique et le plus concentré. Celui pour lequel les détracteurs à l’univers ultra-numérique sortiront, une dernière fois, les crocs. Le réalisateur n’aurait-il plus rien à dire ? Qu’il serait bête de le penser, tant dans les thématiques du pouvoir et de l’aliénation il se révèle brillant. Rien de nouveau certes, sauf un plaisir immense de voir un artiste à nouveau au summum de son art spectaculaire. Autour de séquences charnières, s’échappant du brouhaha du spectacle, le Néo-Zélandais dynamite les limites narratives qu’il avait pu s’imposer jusqu’alors pour pénétrer le coeur de ses thèmes, par Thorin notamment. Jackson ne recule devant rien, et semble aussi partiellement se questionner par la figure de ce roi en puissance, obsédé par l’immensité de son trésor. Tout comme le personnage, Jackson aurait pu s’isoler derrière l’oeuvre extraordinairement dense de Tolkien.

Par le biais de ce film de bande touchant, légèrement oublié dans le second volet, le réalisateur trouve enfin sa cible, celle d’une oeuvre qui, intimement liée à la destinée du Seigneur des Anneaux, a su imposer sa propre identité. Le Hobbit n’a certes pas la rage et l’onirisme du chef d’oeuvre de son cinéaste, il n’en reste pas moins touchant. Le ton sympathique du premier volet a depuis dérivé vers la tragédie fascinante de l’homme seul face à l’unité d’un groupe. Ce dernier film est en soit l’une des réflexions les plus poussées du cinéaste, malignement intégrée dans la désolation de cette guerre sans enjeu, bouleversant une fois de plus la mythologie tranquille et canonisée de la première trilogie. Le Hobbit n’a rien d’une attraction, même s’il habite la technologie de toutes parts, il est aussi la dernière preuve de l’humanisme débordant de l’oeuvre du grand réalisateur. Ce troisième épisode étonne par sa radicalité : outre les séquences autour de Thorin, dont une parmi les plus puissantes jamais réalisées par le cinéaste, c’est aussi l’absence de dialogues qui surprend. Ce qui semblait même essentiel dans la trame narrative du saga est catapulté en une séquence d’ouverture pour ne faire exister que ce film d’un groupe en éternelle quête de son identité.

Des phases de destruction effacent toute parole, laissant place à la folie de son dispositif visuel. Cette exigence formelle est l’autre richesse du Hobbit. A de nombreuses reprises, la Bataille des Cinq Armées enchaîne les plans de bataille hallucinants, entre immersion au coeur des combats et une maîtrise des cadres ébouriffantes. Cette dernière phase met en avant le fait que le cinéma de Jackson est encore ce qui se fait de mieux à Hollywood. Son absolu génie dans les séquences à grande échelle se conjugue avec un talent pour créer l’émotion en toute circonstance. Si la composition musicale d’Howard Shore se fait plus en retrait qu’à l’accoutumée, elle sait prendre la mesure de moments phares et porteurs d’une émotion plus intime et moins évidente, autour d’une discussion entre Thorin et Bilbo qui rappelle pourquoi cette saga est et demeurera fascinante. Jackson joue très bien avec l’idée d’expédition terminale à travers l’oeuvre de Tolkien en la concluant d’un dernier quart d’heure terrassant.

Sans réelle fausse note, hormis le fait de voir un génie encore aujourd’hui muselé par les diktats d’un studio, les évolutions qu’a apportée la saga du Hobbit au cinéma restent significatives. Par l’emploi du HFR, contesté mais important, et une 3D très intelligente dans cet ultime volet, cette trilogie n’a rien d’une anecdote. Malgré des baisses de régime, un deuxième épisode moins étincelant, le Hobbit : la Bataille des Cinq Armées demeure une oeuvre maximale, détachée d’une structure narrative en trois épisodes parfois contraignante, et en totale cohésion avec son époque. Si sa version longue se révèle aussi majestueuse et bouillonnante, l’odyssée de Bilbo le Hobbit pourrait devenir avec le temps une nouvelle pierre angulaire ajoutée par Peter Jackson au grand Hollywood. Cette histoire d’un aller et retour met fin à une expérience de cinéma follement généreuse de laquelle apparaît la certitude que dans cet Hollywood des franchises et de la mécanisation de la création, l’artisanat d’un Peter Jackson se fait aussi rare que réjouissante, aussi émouvante que nécessaire.4 étoiles

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