Whiplash de Damien Chazelle

WhiplashWhiplash, écrit et réalisé par Damien Chazelle
Avec Miles Teller, J. K. Simmons, Paul Reiser et Melissa Benoist
Durée : 1h46 / Date de sortie : 24 décembre 2014

Créé il y a presque trente ans, le Festival de Sundance a gagné depuis de nombreuses années une aura telle dans l’industrie du cinéma que nombre de ses gagnants deviennent des succès ou des concurrents à la bataille pour les statuettes d’Hollywood. Cette année, le lauréat du Festival fait du bruit, et risque de le faire pendant un long moment. Son atout est principalement qu’il ne ressemble en rien à un film de Sundance. Whiplash, second métrage du méconnu Damien Chazelle, est une leçon de cinéma, qui manie à merveille les liens entre cinéma et musique.

Le film de Chazelle aurait pu n’être qu’une anecdote, un film musical commun comme il en existe de nombreux autres à notre époque. Le problème est qu’il ne fait pas que parler de musique mais fait en tous points figure d’une bataille entre un maître et son élève, amenant le film à des sommets de cruauté et de plaisir coupable. Chazelle concocte en une heure quarante-cinq une mise en scène brillante, musicale à outrance et d’une énergie extraordinaire. Whiplash, le coup de fouet en français, transpire la passion et l’ambition crasse. Son traitement hégélien de la relation qui lie les géniaux J. K. Simmons et Miles Teller donne une ambiguïté toute particulière au film, brisant ainsi la structure narrative classique que pourrait aussi embrasser Whiplash. Plus qu’une réécriture dans l’univers musicale de l’autoritarisme terrifiant d’un Full Metal Jacket ou la vision moralisatrice, et donc moins passionnante, de la pression excessive dans un système scolaire ultra-compétitif, elle est une fresque de l’embrasement et de la passion aliénatrice. La vision de Chazelle, qui néanmoins donne un aspect guerrier à sa mise en scène avec des musiciens entraînés à achever leurs concurrents, est celle d’une tribu qui vit et se bat pour la musique, quitte à subir la violence morale de leur professeur. En s’éloignant d’un propos scolaire et mettant en exergue la férocité de ses personnages, Damien Chazelle accouche d’un film génial, brillant par ses fulgurances, son extrême violence et, paradoxalement, son humanité.

S’affairant à un pur numéro d’équilibriste, puisqu’il aurait pu céder à des facilités narratives, le jeune cinéaste, qui retranscrit ici sa propre expérience en école de musique, parvient à donner un point de recul au spectateur par des pointes d’humour et une lumière de toutes les nuances particulièrement intelligente pour ne pas faire de Whiplash une expérience de cinéma pompière. Lorsqu’on sait que le film a été tourné et monté en dix semaines, le projet de Damien Chazelle relève de l’exploit total. Que ce soit dans son écriture ou dans son merveilleux montage, le film est d’une sidérante modernité, dont les nuances de la lumière appellent davantage au cinéma de David Fincher qu’à la rigueur géométrique d’un Kubrick.

Comment ne pas sortir totalement abasourdi à la vue de ses dix dernières minutes titanesques, où la parole cède à la magnificence de la musique, qui symbolisent à elles seules la grandeur manifeste de ce petit film. L’investissement de deux acteurs principaux prouve aussi le talent dans tous les domaines du cinéaste franco-américain. Miles Teller offre une prestation terrassante, grâce à des évolutions de caractère proprement éblouissantes. Il porte avec une finesse toujours dissimulée le caractère de ce héros conscient de sa dérive et, finalement, resté à son état de gamin d’une ambition consumante. J.K. Simmons, lui, campe ici un professeur d’une brutalité terrifiante. Il impose dès sa première apparition une force telle que son regard ne nous lâche plus et ses expressions suffisent à imposer une tension qui ne redescendra jamais. Whiplash est une descente en enfer extraordinaire, semblable à celle filmée par Aronofsky avec son Black Swan. Un monde d’abandon de toute règle morale où seules subsistent la compétition et la quête d’une pérennité en point d’orgue d’un enseignement fait de douleurs et de sacrifices.

Tout comme Andrew, Damien Chazelle cherche désespérément le tempo, la mesure idéale à son film. Les deux avancent à la même vitesse, dotés de mêmes capacités jusque là ignorées par les autres. Le cinéaste, scénariste de films sans génie (Le Dernier Exorcisme : Part II et Grand Piano), se fait ici maître et arbitre d’un combat de cinéma d’une intensité jamais atteinte au cinéma cette année. Ce n’est pas qu’un film sur la violence morale et physique qu’un professeur peut infliger à son élève. Il est le témoignage de ce que la passion peut avoir d’aliénatrice et de déchirante. En cela, par la manière dont il déploie graduellement sa puissance à l’image, Whiplash est une immense claque.5 étoiles

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