Foxcatcher de Bennett Miller

FOXCATCHERFoxcatcher, réalisé par Bennett Miller
Avec Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo et Sienna Miller
Scénario : E. Max Frye et Dan Futterman
Durée : 2h14 / Date de sortie : 21 janvier 2015

Quelque chose se passe dans le cinéma américain. Un phénomène pour le moment inexplicable mais qui peut tenir en un mot : ambition. Dans les films de Damian Chazelle (Whiplash), J. C. Chandor (A Most Violent Year), sortis récemment, on retrouve les valeurs que porte le cinéma de Bennett Miller depuis le Stratège. Des valeurs sportives, guerrières. Le cinéma de ces trois réalisateurs est effectivement celui d’une abnégation totale mais contrite.

De ces trois, il n’y a aucun doute que l’oeuvre de Bennett Miller est la plus imposante, tant dans sa durée que dans son exploration sociétale. Il y a d’abord quelque chose d’effrayant de voir l’Américain s’enfermer dans le silence si profond de ses personnages. Les plans sont fixes, les regards fermés. L’aventure de Mark Schultz est semblable à celles qui nous sont racontées depuis un certain temps dans le cinéma américain : un sportif qui n’a pas pu déguster sa gloire olympique mais qui compte bien rattraper le temps perdu, volé par un frère omniprésent dans sa vie. Les gestes de Mark se font rares, dans un corps qu’il ne maîtrise pas. Il est un esprit d’enfant, collé à sa console de jeu, hypnotisé par la télévision, coincé dans le corps d’une bête de foire. C’est ainsi qu’en quelques minutes à peine Bennett Miller fixe les premières planches d’une étude d’une extraordinaire profondeur sur l’influence de l’enfance dans ce présent confus, et aussi l’état d’une Amérique qui se désagrège. Foxcatcher, tout comme l’était Le Stratège (ou Moneyball en VO, titre ayant plus de sens par rapport à son sujet), n’est pas qu’un film sur le sport. La lutte sert cette opposition constante entre des corps et la psychologie de personnages complexes. L’extrême intelligence de Miller est d’ailleurs de ne faire des combats que des parenthèses qui viennent servir son propos et les ambiguïtés en tous genres que le film développe. Ces mystères et l’incapacité des contacts entre les hommes anesthésient aussi toute émotion. Les séquences de victoire basculent immédiatement vers un revers de la médaille et seule demeure cette plaisante déchéance qui fascine le cinéma américain depuis les années 70.

Cette façon de filmer des corps qui s’uniformisent progressivement n’est pas sans rappeler The Master de Paul Thomas Anderson. Tout est ici latent : la tension, psychologique comme sexuel, et surtout tout est au bord de l’explosion. Si Foxcatcher est et reste un film inconfortable, Miller donne aussi toute la mesure de son talent dans sa manière de désactiver des situations a priori inévitables. John E. Du Pont qui arrive avec un pistolet en plein entraînement, l’opposition des regards entre un Du Pont qui perd le contrôle et Mark, aliéné mais rancunier, le film se joue des situations classiques du genre pour n’en faire qu’une anecdote.

Le brio de la mise en scène de Miller s’incarne dans une multitude d’analogies, animales, d’allégories qui ne font pas de Foxcatcher une simple démonstration de cinéma, un banal film historique. Elles alimentent une recherche de densité et ce que le cinéma devrait être à tout instant, une expérience qui poursuit le spectateur dans sa quête de compréhension. Souvent ésotérique de prime abord, les séquences du film se réfléchissent peu à peu, s’assemblent, et s’opposent comme une vraie confrontation de lutte. Si l’on peut lui reconnaître une certaine lenteur d’action, les acteurs du film ne restent pas stoïques devant la maestria que livre Bennett Miller. Steve Carrell fait en effet tous les suffrages, dans une pure performance de transformation, mais, avec plus de surprise, que penser de la prestation incroyable, magnifiquement intérieure, de Channing Tatum. Comme il le montrait déjà chez Steven Soderbergh, Tatum sait incarner son corps, le transformer au gré de ses personnages. Ici, en campant une masse recroquevillée, à la démarche étonnamment simiesque, il l’habite et détruit, comme lorsque Jonathan Glazer rencontra Scarlett, tout le potentiel sensuel de la chose. Son lien avec le personnage de Mark Ruffalo, tout aussi épatant, ajoute, s’il ne l’était pas déjà assez, de l’ambiguité à ce récit sur la fraternité.

Plus que jamais, on trouve dans les personnages de Bennett Miller l’idée qu’ils sont des symboles d’un capitalisme triomphant mais destructeur, et ce malgré la caste de l’Amérique qu’ils représentent. L’ultime scène du film, qui englobe tous les thèmes du film en un passage dans la brume, marque définitivement cette rupture des classes que montre Foxcatcher. Le film est effrayant, peu commode parce qu’il montre des personnages qui sont désaxés de toute réalité morale. Ils sont des corps qui habitent un espace fait de combats, de sueur et de vice, comme dans un univers sectaire.

Dans son ambition considérable et sa superbe froideur, Bennett Miller signe un très grand film américain, une fresque sur l’abnégation et le désir de pouvoir qui habite un modèle idéologique. La puissance filmique du cinéaste semble pourtant, à ce jour, n’être arrivé qu’à une étape. Opposition de l’intime et d’une nation superpuissante, des forts et des faibles, Foxcatcher sidère par sa justesse, un refus de tout manichéisme, son hallucinante densité et des performances d’acteurs toutes plus superbes les unes que les autres. Il n’aurait pu être qu’un film sur le sport, le Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes est un film-monstre qui délivre une exploration de la décadence comme le cinéma en offre peu. Foxcatcher va faire date dans l’histoire du cinéma américain.4 étoiles et demi

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