Jupiter : le Destin de l’Univers d’Andy et Lana Wachowski

Jupiter : le destin de l'UniversJupiter : le destin de l’Univers, écrit et réalisé par Andy et Lana Wachowski
Avec Mila Kunis, Channing Tatum, Sean Bean et Eddie Redmayne
Durée : 2h07 / Date de sortie : 4 février 2015

Comme un symbole, Jupiter Ascending (titre original du film) ouvre sur le même plan qui entama et referma leur grande expédition Cloud Atlas : la tête dans les étoiles. Cette fascination pour l’espace n’est pas nouvelle pour la fratrie qui a modifié en une trilogie extraordinairement riche quelques unes des facettes de la science-fiction. Matrix fut le travail d’une vie, célébré puis décrié mais dont l’entière compréhension n’a pas été acquise, aujourd’hui encore. Les Wachowski sont des mélomanes de l’image. Plus que ce qu’ils racontent, c’est la puissance évocatrice des images qui donnent aux réalisateurs la volonté d’avancer et de continuer à travailler, malgré les échecs commerciaux terribles et humiliants que furent Speed Racer et Cloud Atlas. Le sommet pour arriver à une sorte de chute, le désaveu d’un public qui les avait suivis dans leurs errances les plus folles, dans la grandeur monstrueuse des combats d’un Matrix Revolutions.

Jupiter s’ouvre donc sur une rencontre, pour reprendre à zéro. Jamais la réalité n’avait pris une part si importante dans l’imagerie grandiose de leur cinéma. C’est le premier film de Lana Wachowski en tant que femme, c’est aussi leur premier film de science-fiction où l’héros est une héroïne. Larry est devenue Lana, Neo est devenu Jupiter. La filmographie est un éternel recommencement, semblable à celui qu’il montrait dans leur précédente folie cinématographique. Avec ce nouveau film, c’est un autre voyage initiatique que les Wachowski ouvrent, une nouvelle ère aussi dans laquelle ils retrouvent un budget équivalent à leurs folles ambitions (175 millions de dollars). Si Jupiter Ascending n’a pas la beauté et la perfection technique de son prédécesseur, force est de constater que la fratrie est un des duos les plus intelligents d’Hollywood qui, derrière un blockbuster de facture classique, dynamitent quelques codes du genre. En véritables pirates du cinéma de science-fiction, les Wachowski développent une intrigue extrêmement basique, voire simpliste, pour servir l’image. A la manière de Matrix, ils transvasent la réalité à un univers de science-fiction très construit, autour de la dynastie Abrasax qui est, en réalité, l’allégorie du capitalisme carnassier dont ils faisaient déjà le portrait dans le segment futuriste de Cloud Atlas. Segment dont l’univers visuel et la structure ne se différencient guère du film qu’ils sortent aujourd’hui. Jupiter, terrienne sans nationalité au quotidien très banal, se retrouve projetée en reine sur une planète inconnue. Là où le cinéma des deux réalisateurs rencontrait encore des balbutiements dans leur précédente symphonie filmique, Jupiter : le Destin de l’Univers s’affirme comme l’apogée d’un cinéma des hybrides (Channing Tatum, ici mi-homme mi-loup), sans frontières ni genre défini. C’est un tout, parfois naïf, qui conjugue la science-fiction et la romance mais qui vise un même point de convergence : un amour pour l’humain qui déborde de toutes parts. Les Wachowski ne cherchent désormais plus un consensus, qui s’avère impossible vu la liberté de leurs films, mais expriment des sentiments qui sont purement ceux de passionnés.

De ce fait, la générosité de Jupiter Ascending est sans égale à celle d’autres films d’Hollywood récemment. Passée une première demi-heure poussive, où les cinéastes essayent d’imposer des personnages secondaires inégaux, la magie du cinéma des Wachowski retrouve sa place et, en une séquence de poursuite monumentale, met tout le monde d’accord sur les capacités des réalisateurs à jouer de l’espace pour créer des séquences d’action. Une telle appropriation des décors de la réalité montre non seulement un travail d’orfèvre des techniciens et est surtout le fruit d’une chorégraphie époustouflante de cinéastes, qui demeurent inchangés malgré le classicisme apparent de cette nouvelle expédition cosmique. Avec la partition musicale ahurissante de Michael Giacchino, connu pour ses autres travaux avec J. J. Abrams, les Wachowski portent l’incarnation de leur film à des sommets rarement atteints dans leur carrière. Le montage d’Alexander Berner s’avère plus maladroit que dans Cloud Atlas, où il réalisa l’exploit de lier six récits avec une fluidité sidérante, mais certaines séquences d’action se révèlent terrassantes, comme si le frère et la soeur livraient leur dernière bataille dans le cinéma. Ce sont des étincelles dans un film qui ne prend que peu de risques par rapport aux précédentes oeuvres de leurs auteurs mais qui se manifeste par une densité telle que l’on en ressort comme lessivés, par les effets spéciaux, la grandiloquence du propos et aussi, de façon plus surprenante, l’outrance parfois présente dans la direction des acteurs. C’est un film à part, presque baroque, pleinement original, mais aussi opposé à toutes les règles esthétiques du cinéma hollywoodien. Le jeu outré d’Eddie Redmayne est effectivement agaçant à bien des égards, mais il s’affirme très rapidement avec l’écriture du personnage et son caractère oedipien. Encore une fois, malgré un sentiment de trop-plein qui persiste chez les Wachowski, les liens demeurent.

Même lorsqu’il aborde la question compliquée du capitalisme par le prisme des luttes intestines dans la dynastie, Jupiter Ascending reste cohérent avec la filmographie des auteurs. A une époque où le spectateur guette la moindre des incohérences, le duo reste étonnamment imperturbable, conscient d’avoir un héritage lourd à porter pour le reste de leur carrière mais aussi prêt à l’étoffer d’une nouvelle oeuvre phénoménale. Les défauts ne manquent pas à Jupiter. Ils sont flagrants, dus notamment à des éternels débordements des cinéastes. Pourtant, ils n’effacent en rien l’enthousiasme communicatif entre les cinéastes et le spectateur. Il y aurait pu avoir de la rancune ou même du cynisme derrière les images du film. Il n’en est rien. En amoureux transits du cinéma, les Wachowski réussissent, pour le meilleur et pour le pire, à transcender un voyage stellaire qui avait de quoi rebuter. Classique mais ultra-efficace, la particularité de Jupiter Ascending tient dans ce qu’il rapporte derrière l’image et cette belle et perpétuelle célébration de la différence et de l’unique qui fit de Matrix une oeuvre à l’ampleur si considérable. Si les Wachowski sont les grands auteurs sacrifiés d’Hollywood, ils sont aussi ceux qui purgent cette machine d’un cynisme aujourd’hui trop prégnant. Ceux qui n’ont pas abandonné.4 étoiles

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