Inherent Vice de Paul Thomas Anderson

INHERENT VICEInherent Vice, écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Joaquin Phoenix, Josh Brolin, Owen Wilson et Katherine Waterston
D’après le roman de Thomas Pynchon
Durée : 2H29 / Date de sortie : 4 mars 2015

Toujours sur la corde raide entre le cinéma de l’intime et celui des grandes épopées américaines, Paul Thomas Anderson a conservé un certain goût pour le mystère. Pourtant, depuis There Will Be Blood, une ligne claire s’est dessinée dans son cinéma. Passant d’un thème à l’autre, de son exploration de l’empire porno des années 70 (Boogie Nights) à un film sur une secte (The Master), le prodige cherche à attirer les extrêmes. Son ouverture, si mystérieuse de prime abord, d’un homme émergeant d’un puits fait aujourd’hui sens. De ce Daniel Day-Lewis qui réapparaissait des ténèbres, Anderson posait ainsi la première pierre d’une vision transversale de l’Amérique, de sa destinée manifeste à l’aube du XXème siècle jusqu’à sa révolution culturelle et sexuelle dans les années 60. Cette fresque de deux heures et demie apparaît comme, probablement, l’ultime facette d’une trilogie follement ambitieuse en pellicule de l’homme poussé dans les méandres du capitalisme. Inherent Vice, adapté du livre de Thomas Pynchon, prend comme base une enquête rapidement absconse de la disparition d’un magnat de l’immobilier. Cependant, il est clair que son potentiel plastique et émotionnel ne s’exprime pas par ce biais. Avec ce nouveau film, Anderson a réussi l’exploit d’offrir l’un de ses plus beaux films, grâce à la lumière terriblement naturelle de Robert Elsweit, et l’un de ceux qui parviennent le plus aisément au coeur. Le héros de ce métrage, Doc Sportello, ne fait pas que courir après l’homme disparu mais poursuit, plus intrinsèquement, le temps d’un amour qui point dès les premières images du film. Cette quête tortueuse, qui amène le réalisateur à corser sa narration au cours d’analepses et de séquences fantasmagoriques, n’est pas sans rappeler l’exploration des liens entre les hommes que l’on retrouvait ci et là dans la filmographie de PTA.

La première heure du film s’avère particulièrement perturbante pour le spectateur. Elle semble même décisive dans l’appréciation du film. Plus radicale que jamais, la mise en scène crée une ambiance de perdition à grands coups de scènes de défonce. L’expédition acceptée, Inherent Vice devient une expérience de cinéma intense et d’une flamboyance rarement exprimée à l’image. Par intermittences viennent se greffer des grandes séquences foisonnantes où le chaos, dans un calme troublant, s’impose. L’Américain ne recule devant aucune folie, notamment lorsque se dresse la relation, magnifiquement retors, entre Joaquin Phoenix et Josh Brolin, tous deux épatants, par laquelle s’exprime la richesse comique du film. Comme un jeu du chat et de la souris, ils expriment le revigorant sentiment d’incompréhension présent pendant la quasi-totalité du film.

Une mélancolie planante, liée aux souvenirs de son héros, prend une place de plus en plus conséquente dans le métrage, rendant chaque scène complexe et emplissant chaque image d’une souffrance sous-jacente. Une scène de sexe, a priori typique du genre, se transforme ainsi en un poème à l’amour, traversant en un geste la haine et la passion profonde qui unissent Doc et sa dulcinée fantomatique Shasta, formidablement interprétée par Katherine Waterston. Les couleurs s’agitent sur la pellicule d’Anderson. La chaleur insoutenable imprégnant chaque film du réalisateur prend une tournure inédite. Anciennement symbole d’une colère profonde et animale, il faut attendre la dernière image pour comprendre qu’Inherent Vice n’est rien d’autre qu’une vision sous substances de l’amour. D’un état second à un autre, Paul Thomas Anderson bascule entre ses récits avec un sens du parallélisme épatant. Les images parfois pesantes des soubresauts de la mer, souvent pointées du doigt comme la preuve d’un symbolisme architectural et poseur, balayent toute confusion pour n’exprimer que la beauté de l’histoire filmée. Il réside chez Anderson, comme chez peu de cinéastes d’aujourd’hui, une conscience de grand cinéaste. Il ne modère pas les ambitions affichées par son film et explore avec une précision absolue l’époque dans laquelle il expose son récit. Passant d’une époque de l’utopie aux errances du capitalisme, le cinéaste traverse comme dans un musée les figures de cette nouvelle époque (des asiles aux sectes) où seul l’homme solitaire peut se départir de l’embrasement idéologique qui va avoir lieu. Plus commode que ses précédents films, Inherent Vice n’en reste pas moins un film entièrement fidèle à la vision opératique du cinéaste.

Ce septième film confirme l’émancipation réelle du réalisateur par rapport à ses aînés (Robert Altman comme Kubrick) et le rapport de plus en plus sentimental qui marque le cinéma de PTA. Assemblant toutes les relations en une, cette déclaration d’amour aux sentiments à géométrie variable, simplement influencés par les expériences de l’homme, chamboule un polar en apparence tranquille pour le mener vers des chemins sinueux et intérieurs. Qu’une adaptation d’un roman puisse accoucher d’une oeuvre qui résonne si profondément dans la filmographie de son auteur est la preuve que le nouveau film de Paul Thomas Anderson est une réussite et clôt une trilogie incandescente de la renaissance dans le brouillard des agissements humains.4 étoiles

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