Big Eyes de Tim Burton

BIG EYES

Big Eyes, réalisé par Tim Burton
Avec Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston et Krysten Ritter
Scénario : Scott Alexander et Larry Karaszewski
Durée : 1H47 / Date de sortie : 18 mars 2015

Décidément, il y a des phénomènes que l’on ne peut expliquer dans le cinéma. Le réalisateur américain le plus singulier de la fin du siècle dernier signe pour la première fois un film qui semble banal. On ne s’était pas habitué à ce terme avec Tim Burton. Lyrique, merveilleux ou grotesque, oui. La banalité est une nouveauté pour le cinéaste, et Big Eyes est le film d’un créateur qui ne sait plus vraiment manier la réalité. Comme beaucoup d’autres avant lui, Burton signe des premières minutes intéressantes où la caméra aérienne laisse place à une urgence. Margaret Kane veut fuir, son mariage et ses conventions. L’alarme ne résonnera pas longtemps.

Sa voix tremblante et son regard agité sont autant de signes d’un chamboulement dans le cinéma de Burton que dans sa manière de percevoir ses personnages. Si silencieux à l’accoutumée, Margaret, elle, s’agite pour retrouver une flamme artistique qui se perd dans une normalité qu’elle semblait alors refuser. Cette séparation du foyer, en compagnie de sa fille, peut évidemment être considérée comme l’écho coupable à la carrière de Burton. Cependant, ce dernier ne l’entend pas de la même façon. Son héroïne est prisonnière, impuissante du génie commercial de son mari. Le réalisateur, même avec son aberrant Alice au pays des merveilles, ne prenait pas conscience de la manière dont il dilapidait son empreinte au profit du mastodonte artistiquement criminel que peut être Disney. Big Eyes est donc la triste continuité de ce qui fait la longue déchéance artistique de son créateur : un talent que l’on copie-colle à volonté mais dont on a extrait la moelle, l’émotion. Ce biopic n’est en rien comparable à son travail réalisé avec Ed Wood.

Il ne demeure aucune ambiguité, ni même la passion dévorante que l’on pouvait lire dans les yeux d’un, jusqu’alors, magnifique Johnny Depp. L’hagiographie de ce personnage féminin est d’autant plus effrayante qu’elle appelle à la dichotomie purement hypocrite et cynique de l’artiste face à l’industrie. Cela aurait pu avoir une toute autre intensité si le film avait été produit de façon indépendante et que Burton n’était pas devenu le produit marketing qu’il est aujourd’hui (prochainement aux manettes de l’adaptation live de Dumbo…). Son style auparavant flamboyant et bouleversant ont littéralement été écrasé. Il ne reste que des couleurs rances et désincarnées. La photo de Bruno Delbonnel, brillante par intermittences, tente d’en faire ressortir l’aspect de conte mais le résultat s’essouffle rapidement. Tout comme cette direction d’acteurs grand-guignolesque (Christoph Waltz en insupportable allégorie du système carnassier) qui ne fait qu’enfoncer le film dans une simili-parodie et non dans la vision amère et critique d’un artiste face à son oeuvre. A vrai dire, la langueur et la linéarité du récit font davantage montre de la résignation du cinéaste, incapable de regarder dans son miroir des personnages aussi paradigmatiques que poussiéreux.

Les quelques étincelles du film, telles que la transformation de Christoph Waltz dans une scène d’incendie, ne font par pour autant de Big Eyes un film sympathique. Les derniers instants du film, qui basculent alors dans un portrait global d’une Amérique qui applique la théologie à son modèle capitaliste, auraient gagné à être développés. Même lorsque Burton filme cette alignement de maisons d’une effrayante symétrie ou les supermarchés warholiens, il ne fait plus figure de pointure. Cette impression de déjà-vu qui canalise la projection du film et l’incapacité de faire bouillonner intérieurement ce récit d’emprisonnement et de révolte artistique donnent à penser que Burton s’est définitivement enfermé dans sa tour d’ivoire. Ni intéressant ni beau à regarder, Big Eyes constitue à ce jour le travail le moins foisonnant mais aussi le plus emphatique du réalisateur. Le temps fait du mal aux auteurs, surtout lorsque l’un d’eux signait, avec Ed Wood, l’une des plus belles lettres d’amour au cinéma de la bizarrerie et de la sincérité. Ce nouveau film ne respire pourtant que l’académisme et la linéarité d’un gentil faiseur asservi aux studios.1 étoile

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