Hacker de Michael Mann

Hacker

Hacker, réalisé par Michael Mann
Avec Chris Hemsworth, Tang Wei, Viola Davis et Ritchie Coster
Scénario : Michael Mann et Morgan Davis Foehl
Durée : 2h13 / Date de sortie : 18 mars 2015

La mise en scène de marginaux, de solitaires, leur violence et leurs passions, est une constante dans le cinéma de Michael Mann. De son premier long-métrage, Le Solitaire, qui ressort sur quelques écrans pour l’occasion, au John Dillinger de Public Enemies, le réalisateur n’a jamais cessé de pousser plus loin les formes du cinéma avec ses éblouissantes couleurs et son utilisation avant-gardiste de la caméra numérique. Le réalisme de son cinéma s’est accru, ce qu’il a aussi perdu en accessibilité. Les saillies violentes d’un Collatéral et sa captation de la nuit ont prouvé que la filmographie de Mann était avant tout fondée sur les hommes imprévisibles qui la font. Avec Hacker, en s’attaquant à une menace sans forme, le réalisateur fait une petite révolution dans ses thématiques habituelles et sa manière de construire la narration.

Ce qu’il y a de plus de plus impressionnant dans ce nouveau film, c’est sa radicalité formelle et l’intégration prédominante et fluide du numérique pour embrasser le réalisme de près. A une époque où les scènes d’action se ressemblent pour la plupart, celles de Mann, peu nombreuses mais d’une intensité incomparable, font mal. Leur symbolique est multiple : celle de la destruction des corps à une époque où le mal est impalpable et fait aussi écho à une certaine histoire de l’Amérique. Le dernier regard rivé vers des tours dans l’hyper-modernité chinoise est évidemment le souvenir pas si lointain des attentats du 11 septembre. Ce qui se cache derrière pourtant évoque davantage une déconstruction du personnage du cinéma d’action que le souvenir ému d’un pays attaqué en son centre d’influence. Avec Hacker, Mann ne donne encore aucune indication, aucun héros à suivre. Ce chaos nécessaire dans une époque où le cinéma se fait de plus en plus alarmiste provoque l’effet que d’autres cinéastes chevronnés n’ont pas pu conduire dans la durée : un renouveau esthétique total.

Sa mise en scène est limpide, frontale et sans aucune faute de goût. En reprenant des séquences maintes fois appliquées au techno-thriller, Michael Mann apporte une fusion à celles-ci, faisant palpiter les ordinateurs, les rendant singulièrement humains. Les premières images, sans humanité, sans parole, demeurent cependant terrifiantes dans leur opacité. Ce plan-séquence opératique, fruit de la technologie, qui ouvre le film impose immédiatement l’irréalité qui planera au-dessus du film tout du long. La décomposition du rythme et de l’intrigue apporte finalement beaucoup au film, tant celui-ci semble à contre-courant des productions hollywoodiennes actuelles. Aucun retournement de situation, peu d’effets. Le style incisif de Mann se suffit à lui-même et donne d’emblée une épaisseur aux personnages. Chris Hemsworth, anciennement habitué aux films de seconde zone, prouve après Rush de Ron Howard qu’il possède une impressionnante carrure en tant que figure du cinéma de Mann. Son personnage est intérieur mais sa masse physique l’impose sans problème en un héros aussi passionnant qu’effrayant, à l’instar des autres héros de la filmographie du cinéaste.

En deux heures et quart, l’ensemble de thématiques et enjeux brossés par le film est impressionnant. D’une réflexion sur la moralité de la création au film de fugitifs, Hacker est un film éminemment noir et profond. Michael Mann n’a pas eu besoin de se targuer en auteur subversif pour que ses films le soient. Dans sa manière de percevoir et de faire le cinéma, ses méthodes restent encore à ce jour atypiques. Bien que le numérique soit aujourd’hui globalement utilisé au cinéma, il est probablement le seul à en donner une portée aussi sensible et à le conjuguer avec un savoir-faire de cinéma plus ancien, plus hanté aussi. Le réalisateur ne se limite pas pour autant dans sa représentation d’une humanité en décrépitude, comme le prouve sa grande scène finale, une procession vers la mort qui élimine tout manichéisme pour simplement accéder à la violence dans ce qu’elle a de plus animale.

Oeuvre opaque, froide et parfaitement insaisissable, Hacker constitue un film d’une virtuosité assez étonnante. La fluidité du scénario alliée à une liberté de tons totale à l’image montrent qu’une contre-culture peut encore demeurer au sein du système hollywoodien. Echec critique et public retentissant aux Etats-Unis, la popularité de Mann lui permettra sans doute de poursuivre sa belle et ténébreuse exploration de l’esprit humain. S’il devait s’avérer qu’il soit son dernier blockbuster, Hacker prendrait alors tout son sens de son dernier battement : l’artiste est le reflet de ses personnages, un fugitif qui ne se complait que dans la fuite et l’inconnu.4 étoiles et demi

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