Lost River de Ryan Gosling

Lost River

Lost River, écrit et réalisé par Ryan Gosling
Avec Christina Hendricks, Saoirse Ronan, Iain de Caestecker et Matt Smith
Durée : 1h35 / Date de sortie : 8 avril 2015

Ce premier film aura le mérite d’avoir réhabilité deux oeuvres plus importantes qu’elles n’en ont l’air : celles de Derek Cianfrance et Nicolas Winding Refn. Dans The Place Beyond The Pines, Gosling traversait l’existence et des forêts de pins à moto, en icône, qui, alors, symbolisait l’apogée de sa carrière anciennement tâtonnante. Chez Refn avec Only God Forgives, il devenait alors le prisonnier de ses pulsions et portait déjà en lui les marques d’une muse qui voulait s’extirper de la facilité. Sans surprise, on retrouve chez le tout jeune réalisateur ce goût pour le contre-pied que ses maitres lui ont gentiment enseigné. Lost River n’a en revanche rien du film écrasé par ses influences, comme on a pu l’entendre. Retouchée après une difficile projection à Cannes l’an passé, la version qui apparaît sur nos écrans est un film foisonnant, abscons, mais plus commode que ceux de NWR, et profondément personnel.

Les références sont légions et ne sont que des fragments. Lost River est un pur essai esthétique, latent et aquatique. De ceux qui marquent la rétine au fer rouge et dont les images, d’une puissance sans pareil, ne demeurent pas que des étincelles. Teinté d’une lumière d’abord naturaliste à la Malick puis glissant rapidement vers l’onirisme, l’oeuvre traverse des pans entiers de cinéma et de vies à travers le décor apocalyptique de Detroit. Un lieu largement utilisé au cinéma par le passé mais qui semble nécessaire à l’expression chaotique de cette famille. La beauté languissante de chaque plan, résultat d’un travail incroyable avec le chef opérateur belge Benoît Debie, sublime l’expérience. La salle n’est pas utilisée à moitié, faisant de ce monde désincarné le théâtre des extrêmes. Le simple portrait que brosse le cinéaste pour ses personnages suffit à imposer la terreur et le malaise. Entre la mère dépassée, le fils ainé monolithique et cet étonnant Bully interprété par Matt Smith, sorte de roi fou, ce premier film embrasse mille et une références qui le rend aussi foutraque qu’hypnotisant. Gosling n’est pas tombé dans l’exercice égocentrique mais manifeste sa fougue, son innocence à l’image, imprégnant à outrance l’image de filtres et enchaînant les séquences surréalistes. Il en ressort parfois le sentiment de séquences montées les unes après les autres, tel un collage, qui pourra désorienter. C’est la quête d’une oeuvre qui prône l’immersion.

En minimalisant son récit et en faisant appel à l’unique force de ses images, le film de Ryan Gosling fait ainsi figure d’imparfait prolongement de l’oeuvre d’Alejandro Jodorowsky et de David Lynch. Lost River rappelle que le cinéma est aussi un art de la catharsis. Derrière ses séquences de cabaret macabre, Gosling interpelle indirectement le spectateur face à l’écran. Si le jeune cinéaste ne capte pas totalement la beauté de cette scène où les femmes sont charcutées, où les longs couloirs sont un plongeon dans l’interdit, il n’en demeure pas moins que son ambiance pesante est infaillible. Ce sont dans ces moments d’opposition que le film trouve enfin sa respiration. L’apparition d’Eva Mendes, première muse de l’oeuvre de Gosling, ou la séquence terrifiante du caisson viennent créer, de façon presque burlesque, le contre-poids d’une oeuvre grandiloquente et d’une totale maîtrise. Comme chez Winding Refn ou chez Cronenberg, l’absurde semble être la seule porte ouverte pour se libérer d’une oeuvre aussi inspirée par le néant.

Victime de sa passion, Gosling livre parfois une copie trop appliquée pour atteindre entièrement sa cible. Déployant une galerie de personnages tous plus passionnants que les autres (Christina Hendricks et Saoirse Ronan sont superbes), leur rôle dans un récit commun semble problématique. Lost River n’en demeure pas moins une oeuvre unique, dans tous les sens du terme. Elle implique une ville, un enjeu (la survie), un royaume du cuivre et un passé qui condamne les hommes à errer dans les décors sous-marins de l’heureux souvenir. Cette réalité en étages et une hiérarchie du chaos confirme, en fin de compte, de la maîtrise véritable de Ryan Gosling sur son récit, parvenant à dépasser le flot ininterrompu d’influences. Opaque et hanté, ce premier élan dans le grand bain de la réalisation convoite le réel et en embrasse les formes humaines pour mieux en dériver. Si elle n’est pas une grande oeuvre de crise, elle est clairement une ouverture pleine de promesses dans un paysage de cinéma fait de rêveries et de contradictions qui pourrait faire de Gosling un cinéaste à suivre attentivement.3 étoiles et demi

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