Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin

Trois souvenirs de ma jeunesseTrois souvenirs de ma jeunesse, réalisé par Arnaud Desplechin
Avec Quentin Dolmaire, Lou Roy-Lecollinet, Mathieu Amalric et Dinara Droukarova
Scénario : Julie Peyr et Arnaud Desplechin
Durée : 2h / Date de sortie : 20 mai 2015

Paul Dédalus est mort, vive Paul Dédalus ! Bientôt vingt ans après Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), Desplechin fait revenir d’entre les disparus son Antoine Doinel à lui, sous trois corps et âges distincts. Quand le héros de Truffaut répétait inlassablement son nom face à un miroir pour ne pas perdre la face, Dédalus préfère se souvenir. Dans son théâtre de l’inconscient, Desplechin construit l’opposition temporelle de son héros sous des formes peu communes au cinéma français. Comme une mémoire qui flanche, le héros porté par Amalric, de retour de Tadjikistan, tente de raconter le récit de ses amours. Au travers d’un fabuleux mélange des genres et des temporalités, Trois souvenirs de ma jeunesse apparaît comme l’un des plus beaux films de son cinéaste. Parti d’une Amérique qu’il n’avait pas su sublimer avec Jimmy P., le Français retrouve toute sa maestria dans la jeunesse fougueuse de Dédalus. Non seulement Trois souvenirs sera sans aucun doute le meilleur film français à sortir cette année, mais il est aussi l’un des plus riches en matière de cinéma.

En confrontant Dédalus face à des souvenirs troublés, et qu’il s’amuse à rendre encore plus mystérieux, Desplechin intègre de la cinégénie dans la réalité de son superbe héros. Se forge alors en interne un film d’espionnage dans le récit d’une enfance tourmentée, elle-même cadre d’une pièce de théâtre oedipienne. Cet enchevêtrement des espaces d’expression donne de façon immédiate une liberté de tons au film qui ne disparaîtra jamais durant deux majestueuses heures de cinéma. Car, malgré la fantaisie constante des échanges entre les personnages, on ne peut s’empêcher de croire en cette histoire invraisemblable d’un amour pur et sans détour. Les interpellations de Pénélope, amie dévolue à Paul, ne trompent pas. Il faut croire en lui car « il dit la vérité ». Un peu comme si, Paul, auteur et réalisateur de sa propre vie, venait à réaliser un pacte avec le spectateur. Il ne faut ainsi pas forcément croire à ce qui se passe à l’image, mais bien ce vers quoi elle se projète. Trois souvenirs de ma jeunesse est un apprentissage amoureux et sentimental, auquel on ne peut s’empêcher de trouver des similitudes avec notre propre expérience de spectateur. Les prestations de Quentin Dolmaire et Lou Roy-Lecollinet, héritiers du jeu poétique et flamboyant de la Nouvelle Vague, sont les lumières les plus étincelantes du film de Desplechin. Entre le verbiage tremblant et amusé du premier et l’évidente beauté de la seconde, une passion pour ces deux s’impose à chaque spectateur, tant ils débordent de vie et se détournent de la destinée habituelle des jeunes héros du cinéma français. Il n’y a qu’à voir cette étonnante scène de rencontre, et les regards énamourés de Lou Roy-Lecollinet pour la caméra, pour comprendre à quel point le film de Desplechin pourrait faire figure de maître-étalon dans le genre.

Mieux encore, la comédie de Desplechin ne recule devant aucun obstacle de langage, rendant romanesques et bouleversants les échanges de Paul et d’Esther, son amour tempétueux de jeunesse. Elle se joue des lieux communs de la romance, pour des séquences toujours réjouissantes et inventives. Tout en maniant superbement le rétro des années 90, grâce à une bande-originale tonitruante, le réalisateur donne de la modernité à cette romance baignée d’irréel. Avec des héros instantanément identifiables, Desplechin redonne les lettres de noblesse au teen-movie français. L’amour y est dévorant, la quête du désir semblable à une lutte de pouvoir (découverte d’Esther posant sur son trône de fortune, entourée de ses prétendants). Il y a une sincérité et un enthousiasme à formuler l’amour chez le Français que l’on ne retrouve pas ailleurs.

C’est un cinéma sans barrière. Une oeuvre renversante d’universalité, conciliant vestiges et vertige du romanesque, l’écarte(le)ment par l’image et la réunion par les mots. A la fois regard en arrière vers un imaginaire hors de notre temps et relecture astucieuse du film-fondateur de l’oeuvre d’Arnaud Desplechin, Trois souvenirs de ma jeunesse est un film sublime sur le temps qui passe. Une vision de cinéma volatile, de l’esquisse et qui tente une projection vers l’avenir par le thème inépuisable de l’amour, comme seul le cinéma peut le reproduire par l’image et le sous-texte qu’il contient. Un objet de cinéma tout simplement, qui méprise la médiocrité du quotidien et agite l’imaginaire pour le rendre, sinon plus beau, empreint d’un nouvel espoir.4 étoiles et demi

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