Vice Versa de Pete Docter

VICE VERSAVice Versa, réalisé par Pete Docter et Ronaldo Del Carmen
Avec les Voix VF de Charlotte Le Bon, Pierre Niney, Mélanie Laurent et Gilles Lellouche
Scénario : Pete Docter, Meg LeFauve et Josh Cooley
Durée : 1h34 / Date de sortie : 17 juin 2015

L’entrée dans une nouvelle décennie n’avait jusque là pas permis à Pixar de s’illustrer dans le monde de l’animation. Avec des suites données à Cars et Monstres et Cie, et le très disneyien mais pas inintéressant Rebelle, nombreux furent ceux à avoir vu dans le rachat par le monstre économique aux grandes oreilles le déclin de l’esprit Pixar. Les incroyables adieux de Toy Story 3, parmi les plus bouleversants de l’Histoire du cinéma, auraient pu trouver ce sens, soit la fin de l’innocence pour des productions désormais focalisées vers le profit. Alors que Brad Bird et Andrew Stanton sont allés tenter leur chance dans le cinéma live, Pete Docter, brillant créateur de Là-Haut, persévère dans l’animation. Mieux encore, après avoir offert à la firme deux de ses films phares, il semblerait que Docter et Pixar soient en train de construire l’une des plus belles oeuvres sur le temps. Vice Versa, nouvelle merveille qui écrase les barrières générationnelles du cinéma d’animation, donne ici un sens nouveau à des films contestés comme Rebelle.

Comme le maillon manquant entre les jeunes années d’Andy de Toy Story et la relation mère-fille conflictuelle chez les vikings de leur dernier film original, Riley, 11 ans, est l’éclosion charnelle d’un cinéma parvenu à maturité. Le déménagement de celle-ci loin de son Minnesota natal, évènement loin d’être anodin pour une enfant, donne à Pixar l’opportunité de bâtir un film sur le craquèlement de l’innocence au profit de l’adolescence et de ses premières douleurs. En reprenant un squelette narratif commun à de nombreux films d’animation, soit l’exploration d’un monde inconnu et mystérieux (l’esprit), par des personnages antithétiques (Joie et Tristesse), Docter met en forme, avec une finesse rarement atteinte par les productions précédentes, l’arrivée de la mélancolie chez l’enfance. Un choc des émotions qui permet aux personnages de ne pas avoir une fonction définie, mais plusieurs toutes de nuances. C’est cet enchevêtrement des enjeux, à plusieurs échelles, touchant plusieurs mondes, qui donne à Vice Versa toute sa fluidité et son caractère universel. Dans un monde fait d’abstractions et d’éléments pourtant difficilement transposables à l’écran (le sens de nos souvenirs reste-t-il figé ou peut-il évoluer au gré de nos expériences ?), Pete Docter ne s’est pas laissé maltraiter par son sujet. Marque unique au studio, le cinéaste est avant tout allé piocher du côté de l’humain pour formaliser un monde qui soit à la fois crédible pour le spectateur et inventif. Ainsi, les émotions deviennent des techniciennes au service de l’enfant, elle-même actrice dans sa propre réalité. Tout un univers de cinéma dans lequel se superposent les thèmes de la création artistique, du souvenir, et de l’humain.

Si Pixar n’avait pas traité aussi frontalement l’idée de créativité et de cinéphilie jusqu’alors, Vice Versa constitue déjà un point culminant en la matière. Plus qu’un film sur l’esprit, ce nouveau métrage peut aussi être vu comme l’envers du décor des productions du studio, une lettre d’amour au public, seule véritable influence dans la conception de leurs films. Parvenant très souvent à sublimer les situations quotidiennes, le tour de force de Docter est ici de rendre parfaitement cinématographique, et moins ésotérique, la mentalité de son héroïne, avec les îles de la personnalité, et pousser le curseur de situations a priori simples. Du déménagement, se conduit peu à peu une réflexion sur le temps, exprimée par un paysage mental qui s’effondre en l’absence de ses deux émotions maîtresses. A travers leur voyage dans l’inconscient, celles-ci traversent des paysages entiers de cinéphilie. Du train des frères Lumière à un musée des pensées abstraites, séquence la plus brillante du film, l’univers de Vice Versa est si riche et bouleversant qu’une projection ne suffit sans doute pas à effleurer l’entièreté du référentiel. Le cas de Riley n’est pas seulement celui d’une petite fille de son époque, terrifiée à l’idée d’être vue différemment – idée absurde que le générique de fin remet en place avec une belle énergie. La jeune fille est une esquisse, concrétisation humaine de ses émotions, auquel Pixar n’a cessé d’apporter de l’épaisseur au fil des années. Riley, comme le cinéma du studio, ne répond pas à des codes définis (à l’inverse d’un Dreamworks) et est guidé par des émotions complexes. De Toy Story jusqu’à aujourd’hui, cette ébauche semble avoir atteint l’apothéose d’une technologie qui ne cherche plus l’émerveillement visuel, atteint avec Les Indestructibles, mais tente de bâtir des histoires subtiles et touchant chaque être selon sa propre expérience.

La métamorphose de Pixar ne se trouve pas uniquement dans la façon dont il façonne leur cinéma aujourd’hui, mais bien dans le public auquel il s’adresse. La deuxième collision du film autour d’une conversation mouvementée entre la fille et ses parents est aussi celle entre deux cinémas. Depuis Là-haut, on sait que Docter veut s’adresser à ceux qui ont traversé le cap de l’enfance. Vice Versa, dans la filmographie de ce dernier, constitue un idéal. Non seulement il touche la jeunesse par l’intelligence de l’animation, mais il bouscule aussi adultes et parents dans sa manière de mettre en images les frustrations et les regrets de l’âge adulte.

D’une limpidité remarquable, esquissant en un trait continu différentes phases de l’existence sans en favoriser une par rapport à l’autre (Riley, personnage-monde, qui émeut autant les parents que les enfants), Vice Versa s’ajoute à la longue liste des films intimistes comme Boyhood de Richard Linklater l’année dernière. Des oeuvres capables d’aller piocher dans les scènes de la vie et d’en trouver un surplus cinématographique, dénichant derrière chaque élément une mise en scène des émotions les plus pures. Il n’y a qu’à voir l’analyse d’une scène de célébration de hockey, mariage de nuances et télescopage des émotions, pour comprendre ce que cherche à faire Docter. Avec cette nouvelle oeuvre éloquente d’inventivité et émouvante, Pixar n’abandonne pas ce qui l’anime depuis ses origines, la création par l’imaginaire d’une passerelle entre l’homme et l’inerte ou du moins l’inconnu, mais trouve un négatif au terme même d’animation. Face à l’immensité, la vitesse affolante de l’esprit humain et l’hystérisation du cinéma d’animation, les génies de Pixar apportent de la douceur et de nouveaux questionnements, loin d’être aussi rassurants que le laisse imaginer l’animation colorée. A notre époque, peu de cinéastes ont encore l’audace de le faire. Saluons donc cette singulière entité de génies qu’est Pixar, et clôturons pour ne dire qu’une chose : quel beau et grand film !4 étoiles et demi

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