Love & Mercy de Bill Pohlad

LOVE & MERCYLove & Mercy, réalisé par Bill Pohlad
Avec Paul Dano, John Cusack, Elizabeth Banks et Paul Giamatti
Scénario : Oren Moverman et Michael Alan Lerner
Durée : 2h02 / Date de sortie : 1er juillet 2015

Toujours confortablement installés dans la catégorie des groupes estivaux, inoffensifs et qu’on écoute avec une attention inconstante, les Beach Boys n’en demeurent pas moins, pour ceux qui savent écouter leur musique toute en nuances, un des groupes les plus importants du XXème siècle. Pour respecter l’oeuvre faramineuse de son leader Brian Wilson, encore fallait-il trouver un point de vue qui distinguerait Love & Mercy de la masse des biopics et autres hagiographies qui parcourent la toile depuis trois décennies. Surtout, la mission de Bill Pohlad était de conserver l’essence de la musique de Wilson, sans toutefois faire du groupe ce qu’il ne sera jamais : une carte postale depuis une époque révolue. Parfaitement entouré, avec Oren Moverman au scénario (auteur du caméléonique I’m Not There, où Bob Dylan était représenté par plusieurs acteurs selon les périodes de sa vie), le cinéaste crée une immédiate modernité par le conflit intérieur du personnage de Brian Wilson, en lui donnant deux visages pour deux instants de vie capitaux. Paul Dano sublime avec un enthousiasme non dissimulé l’artiste au moment où il livre son chef d’oeuvre, Pet Sounds, tandis que John Cusack interprète un Wilson en pente descendante, dépressif et manipulé. Une volonté de rendre universel le voyage de Wilson montrée dès les premières secondes, avec des bribes sonores traversant un fond noir, qui va de pair avec la musique d’apparence accessible à tous des Beach Boys.

Là où Love & Mercy est un film impressionnant n’est pas seulement dans la précision de son récit mais dans celle de son montage, qui équilibre parfaitement les deux périodes, les oppose et force, derrière chaque geste du génie à son apogée, une forme de destin quand il vit la période la plus dure de sa vie à quarante ans. Tout sauf déterministe, le film de Pohlad emprunte la même structure que les chansons de son héros : des boucles temporelles avec un pouvoir patriarcal abusif, des harmonies par le montage et l’excellente direction d’acteurs, et une même fascination pour le détail. Les séquences les plus réjouissantes du métrage sont bien celles de Wilson en enregistrement, tant le réalisateur a su faire réapparaître la magie de la création de Pet Sounds. Wilson n’est un véritable héros, sûr de son génie, qu’à l’instant où il pénètre un studio. L’idée forte du cinéaste est de faire de la musique un cocon certes dangereux pour l’artiste mais vital pour qu’un équilibre demeure dans son esprit, l’écartant du bruit constant du monde. La pression du père ne s’y fait pas, ni celle d’un médecin despotique, mais il apparaît une énergie, des vibrations quasi-divines desquelles une forme de beauté émerge. L’obsession de Wilson, compétiteur féroce qui veut rattraper les Beatles et leur mastodonte Rubber Soul, est aussi celle d’une Amérique fascinée par la Toute-Puissance, conquérante, mais aussi en pleine fracture culturelle avec la guerre du Vietnam, et qui refuse la mélancolie des chansons de Wilson (Pet Sounds a été un échec considérable à sa sortie). Si le film préfère légitimement s’écarter de cette question politique pour s’enfoncer dans l’esprit torturé de son héros, elle demeure persistante tant l’idéologie du groupe y est attachée. Un groupe qui préfère appliquer une recette, à l’instar des blockbusters d’aujourd’hui, terrifié par l’idée d’être oublié ou dépassé, face à l’insaisissable leader, en quête d’un idéal musical.

Quand l’intelligence de son montage se conjugue à un véritable mélange des genres, Love & Mercy prouve qu’il n’est pas le film sage que beaucoup lui trouveront mais un spectacle total (un fabuleux travail sur le son d’Atticus Ross), sombre sans être monolithique, qui utilise comme peu de films le font actuellement les exigences sonores de la salle de cinéma pour percevoir les subtilités infinitésimales de la musique de Brian Wilson. La séquence par laquelle naît la renaissance commerciale du groupe, où Wilson joue de son piano, pieds plantés dans le sable, suffit à comprendre qu’avant d’être un film musical, Love & Mercy est une oeuvre sur ce qu’est le contrôle et la peur d’un homme de perdre pied dans ce monde sans frontières qu’est la création.

Suivant un schéma narratif classique au cinéma américain, l’apogée et les errances d’un homme, Bill Pohlad a su apporter un supplément d’âme à son film pour en faire une véritable expérience de cinéma. Les psychoses et les sensations de son héros sont ici mimées avec une précision épatante. Un premier film particulièrement impressionnant qui donne un regard tout autre sur l’homme qui voulait faire le plus grand disque de l’Histoire mais qui a surtout bouleversé la pop music à jamais.4 étoiles et demi

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