Réalité de Quentin Dupieux

RéalitéRéalité, écrit et réalisé par Quentin Dupieux
Avec Alain Chabat, Jonathan Lambert, Elodie Bouchez et Kyla Kenedy
Durée : 1H35 / Date de sortie : 18 février 2015 en salles / 17 juin 2015 en DVD chez Diaphana

Autrefois cinéaste intriguant, transgressant les codes de la comédie française avec Steak, ou faisant d’un pneu le tueur d’un thriller étonnant (Rubber), Quentin Dupieux s’est depuis enfermé dans un cinéma de la bizarrerie, proclamé, sans concurrent, héritier du mouvement surréaliste. Ce qui était le mystère Dupieux a pris une tournure problématique avec le fatiguant et poseur Wrong, dans lequel le jeune cinéaste jouait, de sa tour d’ivoire artistique, avec la patience du spectateur. La présentation de Réalité, son dernier et beau film, au festival de Venise semble le replacer dans un moule de cinéma moins empreint à la tendance de l’incompréhensible, sans pour autant mettre fin à sa singularité. Moins de manières, plus de matière. S’il n’a pas encore retrouvé la richesse de Rubber, le réalisateur français a toutefois arrondi les bords et parle aujourd’hui, dans un bal de l’inconscient, du cinéma et de ce que peut la création artistique peut impliquer comme travail sur soi.

Si Réalité paraît si fluide dans un premier temps, chaque segment trouvant son propre cheminement, il est difficile de ne pas voir derrière cette manoeuvre une véritable envie de l’artiste de manipuler le spectateur et de peu à peu l’hypnotiser dans un univers cotonneux et évanescent. Tout le mystère qui entoure le film et la multitude de questions sur la création qui se greffe forgent les meilleurs instants du métrage, et les plus spontanés. Mais Dupieux, comme toujours, finit par tomber dans ses travers habituels et bouscule les segments pour ne former qu’un seul, continu, où le cinéma se fait en trompe-l’oeil avec le réel. Du film choral, Réalité bascule en un instant en une oeuvre inégale, bien qu’assez passionnante, sur le rêve. Chaque personnage rêve. On y rêve d’un cinéaste qui rêve de lui-même, découvrant l’oeuvre qu’il a réalisé dans un autre rêve. Tout un procédé en échos et en miroirs dans lequel on se perd volontiers, mais qui ne fait pas oublier les ficelles toujours importantes dans ce cinéma du non-sens (la séquence du professeur habillé en femme, symptomatique du cinéma trop contrôlé de Dupieux). L’ensemble est confus, et a clairement besoin d’un visionnage annexe pour vraiment comprendre les mécanismes du récit. Pourtant, malgré l’improbabilité des situations, c’est aussi la première fois que dans le cinéma de Dupieux l’on trouve des pistes aussi poussées de réflexion sur le cinéma. Certaines séquences, plus symbolistes que surréalistes, laissent même penser que le cinéaste viendrait à se détacher du mouvement dans lequel beaucoup l’ont inscrit par accident. Le créateur ne verrouille pas ici, comme dans Wrong, les cadres de son cinéma. Il creuse profondément et littéralement dans les entrailles du cinéma pour y trouver un peu de liberté. Bien que fortement déconcertante, la proposition de Dupieux est aussi une des dernières du cinéma actuel à lutter contre la rationalisation toute entière de cet art qui, par voeu d’une crédibilité absurde, balaye l’imaginaire au profit de situations banales et répétitives.

Sans abandonner la fibre artisanale de son cinéma, imbriquant situation par situation les pièces d’un jeu onirique géant, Quentin Dupieux trouve une maturité honorable dans une filmographie parfois crâneuse et nonchalante. Réalité, s’il arrive peu de temps après Wrong Cops, fait figure d’oeuvre murement réfléchie, la concrétisation d’un projet vieux de huit ans. Encore abstraite, mais ayant gagné en épaisseur thématique, l’oeuvre de Dupieux semble avoir, paradoxalement, trouvé un sens (le cinéma y est un jeu, désormais accessible à tous) et, avec l’excellent Alain Chabat, un véritable porte-parole.3 étoiles

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