Hungry Hearts de Saverio Costanzo

Hungry HeartsHungry Hearts, écrit et réalisé par Saverio Constanzo
Avec Adam Driver, Alba Rohrwacher, Roberta Maxwell et Al Roffe
D’après l’oeuvre de Marco Franzoso
Durée : 1h53 / Date de sortie : 7 juillet 2015 en DVD et Blu-ray chez BAC FILMS

Le film s’ouvre sur une scène pour le moins atypique. Une vraie mise en scène de la rencontre, où le destin (des toilettes bloquées) se conjugue aux odeurs fécales qui intoxiquent peu à peu les deux protagonistes présents. C’est un peu Hungry Hearts qui y est résumé dans cette séquence hilarante, en plan fixe, qui bouscule le canevas de l’oeuvre romantique. Si l’amour y est très puissant, par nécessité pour l’équilibre familial, Costanzo nous met littéralement le nez dans la merde en y montrant aussi des psychoses et des obsessions de pureté effrayantes. Toute la beauté du dispositif du cinéaste est de faire d’actes a priori anodins (cette rencontre, une scène chez une voyante et l’enfant Indigo) l’épicentre de scènes qui, elles, auront un effet dévastateur par la suite. Les éclats de violence sont rares mais extrêmes. L’humanité et le couple se trouvent dans une impasse face à des instincts primaires retrouvés, qui isolent le père de la mère. L’ennemi est intime et imperceptible. Capable de basculer en une image du cocon familial à l’enfer névrotique, le film de Costanzo est d’une actualité assez brûlante et garde toutefois le charme, par sa lumière naturelle, des films d’Italie des années 70.

Son imagerie, chimérique, où les squelettes semblent à l’étroit dans ce petit appartement, détonne profondément avec le genre du drame familial actuel. Le cinéaste italien va jusqu’au bout de son initiative. La terreur de la saleté prend le pas sur le rationnel. Alba Rohrwacher en mère de plus en plus possessive et d’une autorité singulièrement taiseuse devient une sorte de vampire aspirant toute vie au service d’une idéologie dangereuse pour sa progéniture. Le film est un tombeau, qui se referme peu à peu sur nous. L’ambiance est toxique, tout comme l’air des alentours, donnant à New York une atmosphère enfumée.

Hungry Hearts pourrait presque pécher par excès de mise en scène, tant celle-ci déborde de tous les sens de références, d’idées à la minute et, surtout, d’un désir furieux d’offrir à cette tragédie d’époque – de la nôtre et de ses obsessions – l’intemporalité et la bizarrerie des films de Polanski. Entre le conte horrifique et une étude de la nature humaine par ce qu’elle ingère, le film fait figure d’étrangeté visuelle et narrative. Or, c’est cette singularité qui fascine, qui transporte le spectateur avec ce couple dans les méandres de la folie et de la destruction intérieure. Adam Driver et Alba Rohrwacher y sont exceptionnels, c’est sans doute aussi pour cela que le film de Costanzo s’avère si captivant. L’un et l’autre sont tour à tour charmants, puis inquiétants, avant de se métamorphoser simplement, par l’oeuvre d’un temps éparse et artificiel, en deux bêtes enfermés dans un système tant politique qu’animal. Le film aurait pu être un huis-clos, mais il parvient à faire mieux que cela en préservant l’anxiogénéité du geste par des corps qui fascinent et déroutent le regard.

Si la fin s’avère clairement moins osée que le reste du métrage, la tension insufflée à l’ensemble pendant une heure cinquante, et ce long jeu de rôles qui s’installe entre les protagonistes (très vite rejoints par la mère de Jude), reste épatante. Film d’auteur sur les contours plus que sur le fond, Hungry Hearts s’empare d’un sujet des plus contemporains (les questionnements autour de l’alimentation) pour en faire le noyau d’une tragédie humaine puissante. Comme une boucle, impossible de ne pas repenser immédiatement après la séance à cette scène de rencontre pour comprendre ce qu’elle annonçait déjà alors : cette porte de toilettes n’était qu’un présage d’une, plus large, verrouillée sur le monde. C’est une oeuvre à part, dévastatrice et, paradoxalement, d’une fragilité sans pareille.4 étoiles

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