Life d’Anton Corbijn

LifeLife, réalisé par Anton Corbijn
Avec Robert Pattinson, Dane DeHaan, Ben Kinglsey et Joel Edgerton
Scénario : Luke Davis
Durée : 1h52 / Date de sortie : 9 septembre 2015

Entre les années 80 et aujourd’hui, il est difficile de dénombrer la totalité des vies qu’a vécu Anton Corbijn grâce à l’image. Il a photographié, filmé des rock stars, les a mises en scène, leur a données l’immortalité grâce à un noir et blanc devenu une signature à part entière mais, plus impressionnant encore, l’artiste néerlandais a vu et parlé à des fantômes, jouant avec leur image ou captant leurs dernières. C’est en quelque sorte un magicien. Le dernier à avoir dirigé Philip Seymour Hoffman dans Un homme très recherché et le premier à avoir donné aux légendaires Ian Curtis et Joy Division un film à la hauteur de leur talent avec Control. Car Corbijn est aussi un équilibriste, qui a peu à peu laissé de côté une certaine cohérence dans son oeuvre pour redonner au cinéma un vernis ancien. Un sculpteur plus qu’un conteur, parfois. Le résultat, comme sur The American, était dépouillé des effets du cinéma d’action moderne, sans être passionnant pour autant. Life, faux-biopic consacré à une session de photos mythique donnée par James Dean, a donc un goût de chainon manqué trouvé par Corbijn dans sa volonté de donner à la photographie le mouvant d’une époque par la frénésie du cinéma, et inversement, la cassure temporelle que peut offrir la photo au film.

Le cinéaste ne dévie pas de ses premiers métrages en imposant au film un rythme instable pleinement calqué sur les bouleversements que connait l’Amérique des années 50, et une moiteur qui surprend dans son cinéma léché. Les premiers instants peuvent pourtant paraitre effrayants, tant les performances de Robert Pattinson et Dane DeHaan ne semblent pas trouver une alchimie. L’un, avec sa posture maladroite, et le second, dont la prestation mimétique fait les yeux doux aux Oscars, symbolisent au contraire le contre-pied que va prendre peu à peu le film avec les codes aujourd’hui alambiqués du biopic. Il ne s’agit pas de porter ici la folle singularité du jeu de James Dean en étendard d’un propos rétrograde sur Hollywood, mais bien d’effeuiller le mythe, à hauteur d’homme. Life focalise son intérêt sur le chemin commun de deux travailleurs de l’art, en passe de devenir des grands, dans leur ascension vers une gloire incertaine et faite d’obligations. L’intelligence du dispositif de Corbijn est d’avoir combiné les histoires des deux héros pour en montrer les parallèles, tant bien sur leurs dérives que sur leur véritable et dévorante passion pour leur art. Moins de grandiloquence pour plus de travail en profondeur sur ce que chacun a apporté à une époque.

Toute la beauté et la mélancolie du film se trouvent principalement dans la manière de parler de l’oeuvre et d’en distinguer l’exception sans avoir à l’exprimer par les dialogues. Le film est modeste, quasiment insondable hors de la puissance de l’image (la bande-originale classieuse et discrète d’Owen Pallett) mais n’en est pas pour autant dépourvu d’une réelle émotion et d’une fragilité. Corbijn est fasciné par cette nouvelle narration mise en images par le photographe. C’est sans doute, au moment où l’expédition prend vraiment forme dans les vallées enneigées de l’Indiana, que le film se fait plus ambitieux et trouve une identité qu’il a longtemps cherchée. Malgré sa multitude d’intrigues, le film semble quand même favoriser l’intime au destin de ses célébrités en devenir. Mieux encore, il raisonne dans les thématiques une forme de modernité inattendue. La poursuite du photographe pour capturer James Dean est un aperçu des futurs paparazzis et la vision acerbe d’un Hollywood vampirisant toute personnalité, créant à un rythme industriel icônes et histoires de films, donnent une tonalité contemporaine au film sans le rendre démagogique, à l’inverse de bien d’autres biographies filmées avant lui.

Les quelques scènes que l’on retient du film sont finalement celles qui peuvent paraître mises sur un piédestal (la photo mythique de Time Square, les images finales) et qui n’en font que des instants volés, éphémères, dont l’effet n’a pas le temps d’agir qu’il faut déjà penser à la suite. Corbijn travaille ses scènes avec beaucoup de soin, bien sûr. Il ose même, en privilégiant les fonds verts pour représenter un New York et une existence artificiels, au détriment d’une reconstitution réaliste à l’écœurement. Car, si Life n’est pas un grand film, le réalisateur a le mérite de ne pas avoir sacrifié son style pour une histoire qui pourrait n’être que consensuelle. Dean n’y est pas une star, il apparait peu loquace, perturbé. Enchevêtrant malignement la petite histoire humaine à une époque qui tente de sauver les apparences pour que la machine persiste, le film de Corbijn fait figure d’anomalie dans le genre, acceptant de ne pas plaire à tout le monde, de ne pas dérouler un programme factuel pour laisser l’ambiguité prendre la pleine possession des images.4 étoiles

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