Sicario de Denis Villeneuve

SicarioSicario, réalisé par Denis Villeneuve
Interdit aux moins de 12 ans
Avec Emily Blunt, Benicio del Toro, Josh Brolin et Jon Bernthal
Scénario : Taylor Sheridan
Durée : 2h02 / Date de sortie : 7 octobre 2015

Des corps éreintés, se purgeant d’une douleur profonde et invisible sur les terres arides d’Arizona. C’est certainement l’image la plus forte de Sicario, offerte dès les premières minutes, tant elle en dit long sur l’identité du film. Devenu figure de proue d’un cinéma américain noir et vénéneux, Denis Villeneuve n’a pas eu le droit à une distribution française qui respectait entièrement la continuité de son oeuvre. Ainsi, Enemy, pourtant tourné avant Prisoners, n’est sorti en salles que l’an passé, faisant office de pause – accidentelle – dans sa collaboration visuelle et massive avec le maitre Roger Deakins (chef opérateur des frères Coen). Une alliance déjà majeure dans le cinéma contemporain qui, avec ce nouvel échantillon, trouve une forme d’apogée.

Prisoners était une prière pour une Amérique dévorée de l’intérieur, Sicario l’exécuteur froid d’un modèle idéologique carnassier, toujours en pleine conquête. L’influence christique déjà présente dans son précédent métrage infiltre désormais tous les pores de la mise en scène. Elle se ponctue par de vastes plans survolant les terres américaines et mexicaines, sépulcrales. Josh Brolin campe un Dieu en claquettes, Benicio del Toro est lui le bourreau terrifiant menant les pécheurs vers les ténèbres. Les deux acteurs, imposants, ne sont toutefois pas les personnages les plus passionnants du film, supplantés par la force de la prestation d’Emily Blunt, héroïne dans l’ombre de ce monolithe de cinéma, miroir de nos émotions face à l’incommodité constante de cette fresque silencieuse et minimaliste. A l’image, Sicario est tout autre, d’une densité sidérante. Mais qui est le vrai maître du film ? Deakins ou Villeneuve ? Difficile de savoir, chacun appliquant ses obsessions et les liant à une cause commune. L’opposition entre ténèbres et lumière chez le premier est donc symétrique à cette difficulté de s’extirper du mal pour l’héroïne, thème sur lequel s’attardait déjà Prisoners. La moralité est finalement le dernier chainon qui ne fait pas de ces personnages, aveuglés par la moiteur du milieu et la violence, des animaux.

La conquête de ces hommes est-elle morale ? La séduction qui précède le déchaînement de violence promulgue cela, pour mieux transcender les troupes. Mais ça serait oublié la complexité du scénario de Taylor Sheridan, conscient de ne rien révolutionner mais qui radicalise tout. Cette volonté de ne pas donner toutes les cartes au spectateur, de limiter à quelques dialogues les tenants et les aboutissants du film, est le signe d’une proposition de cinéma aussi réjouissante qu’impressionnante. L’exercice de style est parfaitement exécuté, ne laissant pas une image de côté, donnant à chacune une portée massive et impénétrable, sans pour autant être péremptoire. Chacun verra Sicario à sa manière, chaque personnage étant une porte ouverte vers un genre ou une notion appliquée à l’image. Ridley Scott était allé dans ce sens avec Cartel, avec l’échec qu’on lui connaît. Villeneuve capture avec une distance déroutante les démons des hommes. Il continue en outre de façonner le monde comme un trou noir, grâce à la seule puissance des images.

La représentation de la violence n’est pas le plus important, ponctuée de quelques rares séquences, virtuoses au demeurant, mais toujours placées comme des anecdotes, sinon comme des dommages collatéraux à la mission. La bestialité des hommes ne laisse place à aucun accroc pouvant mettre à mal les opérations. Les comportements humains, ceux de Kate et de son coéquipier, dans et en dehors de la guerre, sont davantage mis en valeur, montrant une guerre mentale échappant, elle, à toute cartographie. Cette vision hante le film en lui-même : la maîtrise formelle si éblouissante ne laisse place à aucune faille, écrase les émotions comme elle viendrait à piétiner les hommes. Le bond en avant de Villeneuve dans sa quête d’une perfection visuelle va de pair avec l’épuration de toute humanité dans son récit.

Retors et donc passionnant de bout en bout, ce deuxième film en terres américaines n’a certainement pas la saveur de Prisoners, le plus impressionnant des films du Canadien, mais n’en demeure pas moins un objet de cinéma à contre-courant, qui décortique les codes du genre pour mieux les faire vibrer par l’intensité de la mise en scène. Sicario se vit après-coup, quand son poison, répandu dans la mémoire du spectateur, en fait ressortir les subtilités et la rage contenue tout du long. Denis Villeneuve, patron par K.O.4 étoiles

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