Beasts of No Nation de Cary Joji Fukunaga

Beasts of No NationBeasts of No Nation, écrit et réalisé par Cary Joji Fukunaga
Avec Idris Elba, Abraham Attah, Kurt Egyiawan et Jude Akuwudike
D’après le roman d’Uzodinma Iweala
Durée : 2h16 / Date de sortie : le 16 octobre 2015 sur Netflix.

Beasts of No Nation est une révolution. Non pas de cinéma, mais de mode de distribution. Pour la première fois, le mastodonte Netflix s’essaie au film de cinéma en faisant appel à Cary Fukunaga, tout juste couronné de succès pour sa réalisation de la première saison de True Detective. Les évolutions du numérique ne cessent de briser les frontières et les lieux que l’on croyait sacrés au septième art. S’il a été présenté dans quelques festivals, le film de Fukunaga prétend à être vus par tous, ne subissant plus les affres d’une exploitation aléatoire.

A l’image, il respire incontestablement une immense ambition. Explorant une nouvelle fois de nouvelles frontières avec ce film de guerre couplé à un voyage initiatique, le cinéaste n’en finit plus de désarçonner, retravaillant sans cesse sa mise en scène pour parvenir à un summum d’ampleur. Beasts of No Nation est son travail le plus abouti esthétiquement, celui dans lequel respire une soif terrible de cinéma. S’il n’omet pas de montrer à l’écran la réalité d’une guerre terrible, reprenant à l’écran le roman d’Uzodinma Iweala, l’intérêt principal du film se trouve bien dans sa confrontation du regard innocent de l’enfant et son basculement dans une violence sourde et aliénatrice. Non seulement elle permet à Fukunaga de constamment faire évoluer sa mise en scène, mais elle offre aussi une relecture étonnante des codes du film de guerre. Le film joue constamment avec, dressant avec un dispositif de contre-plongées le caractère christique du Commandant, porté magistralement par Idris Elba, ou soulignant l’importance des mythes dans la métamorphose de ces enfants soldats. L’Américain n’a pas fait ce que de nombreux autres ont fait, en noyant leur imagerie dans des violons sirupeux : la brutalité de ses images est réelle, d’essence, inscrite dès l’exposition logiquement heureuse du film.

S’ensuit un crescendo total, où la violence en tous genres s’immisce dans le quotidien du héros. Un très joli plan-séquence, le nouveau péché mignon de Fukunaga depuis son passage par la télévision, dresse tous les enjeux et dérives de la guerre. L’expérience est sensitive, proche du naturalisme malickien, où chaque élément naturel est empli de mysticisme. Nul doute que cette quête écrasante du sens par l’image n’offre pas un succès de tous les instants. Sur deux heures et quart, on trouve des temps morts, parfois pesants, durant lesquels l’effet de secousse du film retombe un peu comme un soufflé. Mais ils ne font pas oublier le terrassement que provoquent aussi d’autres scènes : l’avancée en libérateur du Commandant avec ses soldats est un frisson où l’image et la musique parfaitement intégrée de Dan Romer (déjà à l’origine de celle des Bêtes du sud sauvage, dont le film possède de nombreuses similarités dans son animosité) vont de pair avec une volonté de majesté. Il y a une âme de grand film dans ce Beasts of No Nation. Le désir de Fukunaga d’offrir un spectacle total est bien là. Les prestations du jeune Abraham Attah et de Idris Elba sont des modèles de jeu, toutes en nuances et en violence péniblement contenue.

Pourtant, le prodige Fukunaga peine à totalement s’emparer de son sujet, comme embourbé sous une masse d’influences. Son montage est parfois trop rêche et la résolution des enjeux du film presque oubliée. Dans un cinéma trop souvent mécanique et académique, ce n’est pas un mal. Le réalisateur s’est effacé derrière ses personnages pour pleinement les laisser s’exprimer, ne débitant pas de sempiternelles scènes définitives où l’on apprend que la guerre est une activité de méchantes personnes. Par sa durée conséquente, le film nous laisse sans doute un peu de côté, se permettant des ralentissements inutiles comme pour limiter le choc. Des moments durant lesquels la beauté massive et hallucinée du métrage s’estompe au profit d’un film plus poli et instable.

Toutefois, pour sa première incursion dans le cinéma, Netflix, avec Cary Fukunaga, a réussi à produire une oeuvre qui impose ses ambitions. L’entreprise veut briser les codes de la consommation cinématographique; Fukunaga, lui, veut tracer son sillon dans un cinéma de la puissance, où l’image est narrative et la violence, explorée sous toutes ses moutures. La réussite de Beasts of No Nation n’est pas d’être un objet documentaire, mais une oeuvre de cinéma faite de rares audaces esthétiques par laquelle brille un point de vue, un personnage qui dépasse un aspect fonctionnel. C’est une oeuvre imparfaite, à n’en pas douter, mais parfois surpuissante et, donc, indélébile.3 étoiles et demi

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