Spectre de Sam Mendes

Spectre007 Spectre, réalisé par Sam Mendes
Avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux et Ben Whishaw
Scénario : John Logan, Neal Purvis, Robert Wade et Jez Butterworth
Durée : 2h30 / Date de sortie : 11 novembre 2015

«Les morts sont vivants »

Sur ces mots, s’ouvrent donc les nouvelles aventures de James Bond, au sommet de son art avec Skyfall et maintenant confronté au tournant de la deuxième oeuvre. Sam Mendes a repris les armes en compagnie de Daniel Craig pour prouver que tout n’avait pas été dit ou fait en cinquante ans sur le personnage. L’ouverture extraordinaire du film, un plan-séquence de toute beauté dans Mexico, ne peut que confirmer les projets du cinéaste. En cinq minutes, Mendes se réapproprie avec un talent fou la mythologie toute entière du personnage. James Bond est mort, ainsi soit-il ! Ce corps décharné qui traverse les foules est un spectre de cinéma, un imaginaire qui ne prétend pas à demeurer mais à se ressusciter éternellement. Le masque tombé, commence une nouvelle ère pour Bond.

Le frisson occasionné par ces quinze premières minutes ne peut malheureusement pas laisser augurer la chute en termes d’intensité durant le reste du film. L’émotion est immense jusqu’aux premières images qui suivent le générique. Comme à l’accoutumée, toutes les clés du film se trouvent dans celui-ci, annonçant, ce qu’il est souvent, un film tentaculaire, hanté par ses démons. Skyfall était un opéra, Spectre se voit plus en une aventure à échelle mondiale, qui n’a aucune peine à déployer ses moyens pharaoniques, qui trouve moins la source de ses enjeux dans les personnages et les codes inscrits depuis longtemps dans l’univers de Ian Fleming que dans des influences de plus en plus picturales. Le premier acte du film n’est ni plus ni moins qu’un film noir, d’un classicisme flamboyant, où Bond se balance de lieu en lieu comme un pantin animé par un marionnettiste d’un autre temps (le fantôme de M, toujours présent). Là où Roger Deakins trouvait une grâce insoupçonnée dans ce Bond aux abois, la frénésie de ce nouveau film ne parvient pas totalement à faire oublier l’importance considérable du chef opérateur dans le précédent métrage. Si Hoyte Van Hoytema (déjà sur la photo de la Taupe de Tomas Alfredson) fait joliment son travail, avec une photographie sableuse et délavée, il semble aussi que toute l’équipe se soit effacée derrière une seule et même ambition monumentale : prolonger l’oeuvre entamée avec Skyfall.

Difficile de ce fait de savoir où pêche vraiment Spectre, là où le bal orchestré par son prédécesseur faisait figure d’apothéose. La multiplication des enjeux n’aide pas à distinguer une ligne claire dans le sens donné au film. Il s’avère que le danger orwellien qui plane au-dessus du MI6 ne nous intéresse guère, tant il n’affecte en rien les péripéties de Bond dans sa traversée du monde. Rien ne le touche véritablement, en réalité. Ainsi s’impose la contradiction constante du dispositif enclenché par Mendes, dans la remise en cause des fondements de l’univers du héros et, à l’opposé, dans sa puissance nouvelle parmi les morts. Skyfall était une oeuvre de résurrection, celui-ci oscille constamment entre une exploration des démons intérieurs de son héros et cette société secrète, qui donne le nom au film, sorte de cirque géant où Bond n’est qu’un pantin que l’on remue vainement. Lorsque la nature sépulcrale ressort dans quelques instants d’illumination visuelle, telle une très belle escapade romaine où des fantômes passent littéralement à l’écran (Monica Bellucci et les sociétés de Eyes Wide Shut), Spectre s’affirme pleinement comme ce spectacle nerveux, à contre-courant de son époque, annoncé dans les quatre mots d’ouverture. Les exécutions sont sommaires, dépouillés d’une dramaturgie écrasante et tissent une toile de personnages où seuls les morts trouvent encore une énergie à s’exécuter.

Si la veine romanesque du film, qui trouve son incarnation dans le personnage de Madeleine Swann (une Léa Seydoux plutôt convaincante), tend à prouver le contraire, l’opposition constante dans les sources de malheur de Bond est le récit le plus passionnant à suivre de l’ère Craig. Non seulement il orchestre un très joli jeu d’influences visuelles et narratives (ici, le classicisme programmatique de l’univers mis en chasse par des brides gothiques) mais il continue aussi de construire une intrigue perpétuelle, jamais vraiment conclue, dans laquelle les films se plaisent à basculer de l’univers réel à quelque chose de plus mental. Les grands méchants de Craig sont des architectes de l’esprit, fascinés par ce qui se passe dans la tête du héros. Une véritable Valse des Pantins. Plus encore que dans Skyfall, l’on retrouve de jolies réminiscences à la filmographie de Sam Mendes dans son regard sur la paternité, chez le grand méchant du film notamment, qui n’est pas sans rappeler le personnage de Daniel Craig, lui-même, dans les Sentiers de la Perdition. Sa mise en scène est ici plus fonctionnelle qu’à l’accoutumée, mais son effacement n’est pas total et laisse encore une place à des symboles de cinéma loin d’être anodins. Bond est christique, Bond est invincible, le voilà à combattre cet hors-champ qu’est la surveillance mondiale, arme que Skyfall laissait déjà entrevoir par le hacker Javier Bardem, face auquel il ne peut pas grand-chose. Que lui reste-t-il ? La destruction.

Spectre laisse derrière lui un léger sentiment de gâchis, quand on se rappelle la puissance de la précédente réalisation de Skyfall. Cependant, pouvait-il concourir à autre chose ? Le diptyque réalisé par le cinéaste n’en reste pas moins une page importante dans l’histoire de la saga, parcouru d’une vraie apothéose. Film imparfait, largement inégal en termes de rythme et manquant clairement de l’incarnation crépusculaire d’un Deakins, ce vingt-quatrième épisode est un objet de cinéma singulier, fonctionnant par son hétérogénéité et son changement brutal de tons. L’humour n’est pas toujours brillant, les scènes d’action loin d’être mémorables, mais une énergie passe à l’écran : peut-être celle d’une des dernières grandes sagas qui sait encore faire de cette salle de cinéma un lieu de réunion des passions, pour un Bond meilleur.3 étoiles

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