Le Pont des Espions de Steven Spielberg

BRIDGE OF SPIES
Le Pont des Espions, réalisé par Steven Spielberg
Avec Tom Hanks, Mark Rylance, Scott Shepard et Amy Ryan
Scénario : Matt Cherman, Joel et Ethan Coen
Durée : 2h22 / Date de sortie : 2 décembre 2015

Il y a comme une évidence dans la collaboration de Steven Spielberg et des frères Coen, au scénario de son vingt-neuvième film. Elle n’est sans doute pas visible à l’oeil nu, mais les trois (comme le nombre de visages qui ouvrent le film) ont toujours défendu une même idée du héros au cinéma, et que celui-ci ne devrait jamais courber l’échine même en pleine tempête. Les Coen ont suivi Homère, le héros parti sur les rivages de l’existence avec le foyer familial en nostalgie, Spielberg le cinéma de Ford en modèle. Pas de passéisme chez ce dernier, mais une croyance d’autant plus forte en des mythes que le cinéma contemporain a tendance à oublier, eux et leur universalité. Dans sa réhabilitation d’un cinéma classique en temps de crise (Cheval de Guerre et la Première Guerre mondiale, Lincoln face à l’abolition de l’esclavage), Le Pont des Espions représente un aboutissement formel. A ces deux films qui représentaient déjà les fantômes sublimes d’un cinéma à contre-courant avec les codes de son époque, il ne manquait que cette sublime tragédie silencieuse et épurée.

L’étonnante et salutaire actualité du film vient principalement de son héros, James Donovan, un avocat en assurance à qui on ne pouvait pas prévoir un tel destin. Il est le père typique de l’Amérique d’après-guerre, mais sûr de lui, en la quête qui lui est donnée. Spielberg n’a jamais filmé des personnages stupides ou naïfs, sans doute rattrapé par sa passion pour les hommes, qui manque aujourd’hui tant au cinéma moderne. Chez le cinéaste, il est plus important de savoir si le plus grand nombre peut être secouru, car « chaque homme compte ». Avec ce personnage promis à une légende qui ne semble pas l’atteindre, guidé par les maximes d’un client dont il ne verra que le spectre tout du long (superbe Mark Rylance), Spielberg regarde plus que jamais vers son auditoire et tend à rendre la quête de Donovan universelle. Si le film est porté d’une confiance constamment inscrite dans le silence, à la manière de la douce et discrète bande-originale de Thomas Newman, ce qui se joue intrinsèquement est puissant. Non seulement le réalisateur perpétue cette fascination magnifique pour les héros ordinaires du monde, mais dresse-t-il aussi le panorama d’une Histoire qui s’écrit en sous-sol. Très loin de la furie dont il dépeindra seulement les grands traits, les plus importants, dans un second acte berlinois.

Le Pont des Espions est parcouru de séquences si magistrales, qu’il est difficile de distinguer une erreur, un faux-pas, dans ce cinéma si maîtrisé et pointilleux. Tout semble parfaitement s’emboiter en un bloc de cinéma, traversé ci et là par des fantômes (une splendide photo de Kaminski, constamment portée vers la lumière) et, paradoxalement, tout apparaît en nuances infinitésimales, dans l’esquisse. La conclusion n’est jamais aussi heureuse qu’on peut le croire, les images laissent entrevoir de multiples niveaux de lecture qui font toute la richesse d’un film jamais simple, surtout pas manichéen et encore moins patriotique. Il respire ici une rage de cinéma profonde et rare à notre époque et l’on ne peut que voir dans ce film inclassable, aussi théorique qu’ébouriffant, une volonté du cinéaste de parler de son temps.

En montrant cet homme debout, Spielberg invite les spectateurs à ne pas rompre et le cinéma semble être une façon de faire demeurer cette flamme. La dernière scène du film, qui emmêle avec une agilité hallucinante toute la douce amertume de ces deux heures vingt, militent pour un cinéma des souvenirs et rappelle que le monde, et ce que l’Histoire délivre aussi sur nous, est un plateau de cinéma à part entière. Chacun joue la comédie dans le Pont des Espions, elle est d’ailleurs ce qui permet au film de respirer dans les moments les plus critiques. Le film est hanté par les souvenirs du cinéma de Spielberg (un pont qui rappelle la rencontre avec l’Inconnu de Rencontres du troisième type) et appelle à un pas de côté dans la mémoire, pour un retour à un cinéma dont la puissance symbolique se trouverait seulement à l’image. Le Pont des Espions est un film monumental, précieux et qui, en préférant manier le langage plutôt que les armes pour vaincre, parvient à émouvoir. N’y voyons pas un simple film d’espionnage, mais plutôt une odyssée bouleversante d’hommes loin de chez eux. Sans trembler, en à peine trois films, Spielberg vient sans doute d’écrire l’une des plus belles pages du cinéma américain.5 étoiles

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