Au-delà des montagnes de Jia Zhang-Ke

au-dela des montagnes
Au-delà des montagnes, écrit et réalisé par Jia Zhang-Ke
Avec Zhao Tao, Sylvia Chang, Dong Zijian et Zhang Yi
Durée : 2h06 / Date de sortie : 23 décembre 2015

Il était sans doute impossible à prévoir que le tube des Pet Shop Boys, Go West, pourrait devenir un sujet de cinéma. Et pas n’importe lequel : une fresque familiale étendue sur près de vingt-six ans, de 1999 à 2025, au cours de laquelle Jia Zhang-Ke nous fait traverser des montagnes chinoises, toutes plus troublantes les unes que les autres. Des amours, des regrets, des souvenirs et des boucles dans une Histoire qui se désagrège : Au-delà des montagnes a de quoi paraître tout à fait familier dans ses thèmes, mais semble pourtant atteindre une quintessence dans la manière de parler des hommes. Si le dispositif de A Touch of Sin avait de quoi laisser perplexe, reléguant chacun de ses faits divers au rang de scènettes et paralysant sa tragédie, le nouveau film du cinéaste chinois est frappé d’une grâce de tous les instants. Il n’emprunte pas ici qu’un chemin historique dans une Chine en proie à la mondialisation et à l’uniformisation de sa culture, mais traverse les âges et les sentiments au travers de figures bouleversantes.

On retrouve ici la puissance romanesque des grandes fresques venues d’Amérique et d’ailleurs, des plus belles oeuvres littéraires, tout en miroitant vers la Chine d’aujourd’hui. Le ton acerbe de Jia Zhang-Ke est accru dans la douce mélancolie du film : s’il emploie tous les codes de la saga familiale, et l’éclatement de cette société intérieure, il n’en montre pas moins des héros en exil, hors d’un paysage qui les a dépouillés de leur culture. La fuite comme unique moyen de survie à la pauvreté ou à la peine. Le tableau le plus saisissant du film reste bel et bien les premiers pas du réalisateur dans la science-fiction, lorsqu’il dépeint l’année 2025. La mise en scène multiplie les silences, les regards inquiets adressés à un futur dont les personnages ne possèdent plus que des brides de passé. La quête à la mémoire commence, mais n’est-elle pas déjà condamnée dans ce monde sans frontières, unifié mais constamment mis à distance dans les relations ? Le montage, tout en ellipses et en non-dits, se déploie progressivement avec une beauté qui laisse pantois. L’utilisation finale du scope agit comme un aboutissement plastique, sublimant les couleurs crépusculaires de la photographie de Nelson Yu Lik-wai. Elle est comme une respiration dans un monde quadrillé de toutes parts, où chacun, plaqué et condamné par son ordre social, survit par des emblèmes : un pull, une clé, une invitation, des mots…

La chanson des Pet Shop Boys, répétée trois fois comme des coups du sort, foudroie, tant elle en dit énormément sur le sort des héros du film : cet Ouest, idéal d’un ailleurs plus paisible, se retourne contre eux pour devenir l’uniforme derrière lequel chacun aimerait apposer de son empreinte, en vain. La mélancolie du film, sans cesse en porte-à-faux avec la gravité absolue du propos du cinéaste, épaissit le tourment. De cet Au-delà des montagnes, on sort fracassé et bouleversé. De l’amour au sentiment d’inachèvement, des mines aux palais bâtis sur les cendres de la finance, le film de Jia Zhang-Ke n’est pas qu’un geste politique, mais un film qui déborde de cinéma : il est une histoire d’amour, puis celle d’une passation et la poursuite d’une indépendance fragile, à reconstruire. Dans ce flot d’incertitudes, Go West ressurgit sous des flocons, le coeur serré. Image sublime qui répond à la première, aussi majestueuse. La mélodie est ancienne, mais le futur est là. Un beau et grand film, glaçant et magistral.4 étoiles et demi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s