Creed de Ryan Coogler

Creed
Creed, réalisé par Ryan Coogler
Avec Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson et Phylicia Rashad
Scénario : Ryan Coogler et Aaron Covington
Durée : 2h14 / Date de sortie : 13 janvier 2016

En 1976, un acteur, fils d’immigré italien, trône en tête d’affiche d’un film. Il raconte, à ceci près, son histoire, celle d’un homme qui boxe pour survivre. Le succès est fulgurant et se propage dans le monde. Le film repartira avec deux Oscars, pas des moindres : le meilleur film et le meilleur scénario. Au nez et à la barbe de Taxi Driver. L’acteur s’appelle Sylvester Stallone et le film Rocky. Un premier métrage-tremplin et qui engendrera cinq autres suites, dont la dernière, sortie en 2007, s’inscrivait comme le chant du cygne d’une des plus belles et spontanées pages du cinéma. Celle d’une saga qui a connu des hauts et des bas mais qui s’est affirmée comme ce que le cinéma américain faisait de mieux, finalement : raconter des histoires sur des marginaux qui s’élèvent par le défi et la volonté de vivre.

Que reste-t-il de l’héritage Rocky aujourd’hui ? C’est le thème principal de ce spin-off, sorti tout droit de l’esprit de Ryan Coogler et Michael B. Jordan. Les deux ont un film en commun, le très remarqué Fruitvale Station, chronique déjà très acerbe d’une Amérique en proie à ses traditionnelles dérives identitaires. Les questions de Creed sont semblables à celles du septième Star Wars. Il s’agit de savoir si la mémoire peut demeurer dans une société qui perd foi dans ses mythes fondateurs, écrasée par le pessimisme ambiant. Comment créer une oeuvre nouvelle tout en tournoyant sans cesse autour d’images qui sont gravées à jamais dans l’esprit du spectateur ? La réponse n’est jamais évidente dans le film de Ryan Coogler, tant le renouveau appelle constamment à une reformulation de ces mythes (ce qu’il fait, en partie) et, inversement, tant l’essence d’un mythe peut se trouver affecter par trop de modernité (ce qu’il évite, avec un humanisme épatant). L’équilibre entre le classicisme absolu du récit de Creed et l’énergie sidérante de la mise en scène de Coogler assurent pourtant un avenir beaucoup plus radieux que le Réveil de la Force d’Abrams, qui ne s’apparentait qu’à une revoyure d’un univers. Dans un film des plus linéaires, Creed convoite pourtant constamment les fantômes du passé pour mieux en tirer une puissance contemporaine.

Ce qui éblouit le plus, c’est la croyance absolue, en des temps mornes, dans les hommes et leur capacité à se surpasser. Elle engendre à elle seule des séquences d’une beauté absolue, telle une course effrénée dans les rues de Philadelphie en compagnie de chevaliers sur leurs bécanes. L’émotion a beau ne pas être universelle, celle provoquée ici pourrait éblouir quiconque se laisse aller à l’histoire. La scène épate car, tout en rejouant la plus mythique des scènes de la saga, elle lui confère une saveur particulière. La mise en scène de Coogler est un rouleau-compresseur, dont le parfait alliage à un montage très serré parvient à faire surgir de n’importe quelle scène une puissance inattendue. Le schéma du film est classique, la manière avec laquelle il est établi, toute autre.

Creed

Le film se transforme progressivement en une expérience de cinéma véritablement galvanisante, enchaînant les morceaux de bravoure, les déconstruisant pour mieux en comprendre la moelle de l’héritage de l’oeuvre de Stallone (fantomatique, mais bouleversant de sobriété). Le travail sur le son et l’image (belle photo de Maryse Alberti) confèrent au film une allure de lutte de gladiateurs rarement vu dans le cinéma d’aujourd’hui, d’autant plus dans une oeuvre qui ne le revendique pas ouvertement comme Creed. Le film célèbre les hommes de notre monde, mais n’oublie pas d’en faire des personnages de cinéma, à l’ampleur exacerbée. Les traditionnelles scènes d’entraînement ou de combat deviennent une matière de mise en scène inouïe : les plans-séquences s’entrechoquent et, de façon plus surprenante, l’influence vidéo-ludique infiltre peu à peu les veines du film. Le combat final devient quasiment irréel. Les lumières s’éteignent, le ring se mue en centre de toutes les batailles, sociales comme humaines, et les coups pleuvent, de façon sèche et ininterrompue.

Coogler ne s’est pas limité à réaliser une pâle copie de l’aîné et modèle, et fait du surprenant Michael B. Jordan une nouvelle figure en puissance du cinéma américain. Plus que quiconque, les deux comprennent la nécessité de construire de nouveaux mythes pour les générations à venir. Creed pourrait en être un, tant il s’inscrit dans une veine sociale tout en déviant constamment de ses plus tristes stéréotypes : pas de misérabilisme, ni de vulgaires raccourcis. L’important se trouve dans l’identité, qui s’acquiert elle aussi au cours d’un long combat (l’image pleine de sens du maître Balboa qui confronte Adonis face à son propre miroir). Au coeur d’une époque qui ne croit plus en sa mémoire, ou préfère la moquer, comme elle aime à critiquer le cinéma populaire américain sans en comprendre leur force potentielle de rayonnement, le film de Coogler persévère dans le sillage de Stallone, voyant dans la ville un terrain de jeu à tous les dépassements. Philadelphie est dépourvue d’un propos social trop envahissant pour ne faire demeurer que les désirs de grandeur et les cavaliers à deux roues.

Loin d’être anecdotique ou consensuel, Creed est surtout un grand film populaire, dont le seul titre (si l’on se débarrasse du sous-titre français, l’Héritage de Rocky Balboa) témoigne d’une volonté de progrès et de détachement avec l’oeuvre originelle. Les souvenirs sont présents, mais le futur l’emporte. C’est du vrai cinéma, beau et flamboyant. La réalisation y est sensitive et l’émotion tremblante. On en sort titubant avec l’impression tenace d’avoir vu un film pas loin d’être fondamental pour son époque. Le temps nous le dira.4 étoiles et demi

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