Steve Jobs de Danny Boyle

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Steve Jobs, réalisé par Danny Boyle
Avec Michael Fassbender, Kate Winslet, Seth Rogen et Jeff Daniels
Scénario : Aaron Sorkin, d’après l’œuvre de Walter Isaacson
Durée : 2h02 / Date de sortie : 3 février 2016

C’est quoi un artiste ? C’est quoi une œuvre d’art ? Et quand devient-elle grande ? A quel moment peut-on prétendre trouver son apogée : à l’instant même où on ne fait aucune faute, où l’on dessine le cube parfait ou, justement, dès lors que l’on sort des règles qu’on s’était alors fixées ? Autant de questions auxquelles le Steve Jobs de Danny Boyle et d’Aaron Sorkin n’a jamais vraiment les réponses. Mais c’est un vrai film de cinéma traversé de toutes parts par le fantôme de son héros. Plus qu’aucun autre biopic actuel, cette mouture librement adaptée de la biographie de Walter Isaacson s’empare de la création artistique pour l’intégrer dans chaque recoin du film. On se retrouve donc avec un objet de cinéma pur, flamboyant, extraordinairement mis en scène, mais fantasmé. Car Sorkin, par son écriture de plus en plus retors et dense, tend d’abord à capter une essence avec de traiter factuellement la vie de son illustre héros. C’était déjà le projet de son scénario de The Social Network qui, sur le postulat d’une scène de rupture amoureuse, entendait travailler au corps l’idée de cassure même avec le monde par la création informatique.

Celle de Jobs est toute autre, davantage portée vers un retour à la vie, à l’acceptation d’une progéniture sur lequel il n’a aucun contrôle, a contrario de ses produits, dont la présentation mène la construction du film. Dans le cadre étroit mais palpitant du théâtre, le film de Boyle joue l’ouverture et tente de faire de ces évènements extirpés de toute réalité (la révélation du Macintosh en 1984, NeXT en 88 et l’iMac en 98) le centre de nombreux combats intimes. L’infiniment petit, l’humain, touche constamment au sublime et au grandiose. Loin encore une fois des exercices académiques et consensuels de son époque, Steve Jobs joue avec le verbe et les éléments pour un spectacle atypique, visuel et opératique. Incontestablement, il y a une musicalité dans le film, par sa structure en actes notamment. Mais cela reste avant tout du cinéma, si galvanisant qu’il en devient bouleversant, si opaque qu’il en devient étrangement humain. Tout est pensé admirablement dans le film, chaque mouvement de caméra est simple mais d’une évidence totale. Puis, l’écriture de Sorkin déroule le reste.

Il n’y a là aucun doute qu’il est son travail le plus abouti au cinéma, puisqu’il en est l’initiateur et l’a porté dans toutes ses périodes : de l’arrivée avortée de David Fincher au départ de Christian Bale, Sorkin n’a jamais lâché son œuvre. Chaque acte est une manière pour lui de rejouer les thèmes d’un cinéma américain dont il n’a pas les moyens, mais auxquels il confère une puissance sidérante. Steve Jobs se mue ainsi souvent : d’œuvre shakespearienne, contant les ambitions folles d’un prince paranoïaque qui se voit entouré de disciples malfaisants, il devient ensuite un film de gladiateurs où chaque dialogue est un duel. Les coups sont invisibles mais ils font mal. Il n’y a qu’à voir la folie du second acte, celui de la renaissance de Jobs à travers NeXT, pour comprendre l’ambition démentielle de l’entreprise de Sorkin dans le cinéma. Non seulement entend-t-il ramener de la vie et du fantasme dans un genre sclérosé par le rationnel et le refus de dépaysement du spectateur (Imitation Game, pour ne citer que), mais il regarde aussi par le prisme du théâtre un monde social, le nôtre, anéanti par la hiérarchie et les fonctions qu’on attribue à chacun.

Mais cela ne veut pas dire pour autant que Danny Boyle fait uniquement figure de metteur en scène opérant sous l’autorité du scénariste-démiurge américain. Si celui-ci met de côté pendant deux heures un style tapageur, le film n’oublie pas l’intérêt que l’Anglais a toujours porté pour travailler en profond l’esprit humain. Steve Jobs est un terrain de jeu idéal pour des expériences de mise en scène plus approfondis, tant le film emprunte le chemin de la théâtralité et de l’irréel. De même, après avoir officié sur la réalisation de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres, il apparaît essentiel dans la réalisation de plans embrassant l’énergie des présentations et celle des transitions entre les époques. Effacé derrière les joutes verbales folles de Sorkin, Boyle se débat malgré tout pour affirmer sa part dans ce film sauvage et âpre. Il réussit même l’exploit d’en faire quelque chose de profondément américain, conférant à chaque époque des marqueurs culturels forts pour mieux dépeindre la complexité et l’évolution d’une société portée vers le progrès constant, au péril de l’humanité des productions qu’elle produit.

Les ultimes instants du métrage formulent donc la libération qu’engage dès la première image le film : une humanisation en même temps qu’une toute puissance donnée à la créativité des hommes, conjointement liée à la technologie. Lors d’une scène de dispute entre Jobs et la mère de son enfant, cette dernière s’empare de l’ordinateur et dessine une succession de traits. Une abstraction, dira-t-elle. Elle définit en ce sens la nature même du film : le théâtre de Steve Jobs est abstrait pour quiconque ne serait pas habitué à la brutalité incessante des mots de Sorkin. Mais ne déborde-t-il pas d’une humanité si transcendante qu’il en vient à créer une discussion avec le spectateur ?

En cela, c’est un film majeur. Il réalise non seulement ce mélange risqué des arts scéniques, chaque prestation y révèle un nouveau regard sur les acteurs que l’on y croise (voir Rogen porter le rôle de Steve Wozniak est le plus sidérant), mais il fait aussi de cet écran déshumanisé le miroir de tant de fantasmes et croyances que seul l’Art articule encore si bien. Et la suprême beauté se trouve peut-être dans cette pub de 1984 et l’image de ces créateurs la contemplant en coulisses. Plus qu’une simple transposition de la mélodie orwellienne, elle appelle aussi, dans un système créatif hégémonique et autoritaire, à une explosion des codes. Ce qu’entreprend à chaque instant le film, formellement et scénaristiquement. Du fils miraculé au film sauvé de la tempête, cette entreprise née du chaos et du désaccord s’affirme d’ores et déjà comme un des premiers grands moments de l’année cinématographique. Comme un classique instantané.5 étoiles

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