Midnight Special de Jeff Nichols

Midnight SpecialMidnight Special, écrit et réalisé par Jeff Nichols
Avec Michael Shannon, Jaeden Lieberher, Joel Edgerton et Adam Driver
Durée : 1h51 / Date de sortie : 16 mars 2016

Il en aura fallu du temps pour que le cinéma de Jeff Nichols parvienne enfin à nous passionner, et mieux encore : à nous toucher. Take Shelter et Mud étaient trop inégaux et engoncés dans leurs références (Malick et Twain s’y bousculaient) pour y trouver une quelconque spontanéité. Que Nichols s’essaye finalement au film fantastique permet d’exploiter cette chape de plomb que trainait le cinéma du Texan au service d’un récit âpre et surnaturel. La réussite de Midnight Special réside en partie dans cet assentiment en des forces qui dépassent les hommes, et leur caractère justement impalpable. D’aucuns trouveront la réalisation de Nichols sans âme, pourtant elle recèle probablement les images les plus passionnantes vues jusqu’ici dans sa courte filmographie. Car, sans oublier son esthétique contemplative, il appréhende ouvertement le mouvement, la fuite et s’ouvre sur le monde. Fasciné depuis toujours par le principe de Paradis Perdu (que chaque héros de son oeuvre a tenté de protéger et dont Michael Shannon en est la muse), celui de Midnight Special est invisible, souterrain et parfaitement imprévisible. Qu’importe le lieu, la famille est ici ce qui importe, et ce quoiqu’il en coûte, malgré la traque des autorités qui voient dans l’enfant un vulgaire cobaye ou d’une secte qui trouve en lui le Sauveur.

Le sérieux avec lequel Nichols mène son récit n’a rien de révolutionnaire et a bien des imperfections. Dans le déferlement d’images sublimes (un satellite qui explose dans le ciel, ou la malice de Nichols à jouer avec tous les écrans du film), accentuées par une vision d’une Amérique rurale et poussiéreuse que Rian Johnson avait déjà expérimentée dans Looper, le film a la qualité et le défaut de prendre son temps pour être décevant dans sa finalité. Mais le voyage en vaut la peine, non seulement parce que Midnight Special est parcourue d’une intensité sidérante et que la quête de Roy et de son valet, tous deux brillamment incarnés par Michael Shannon et Joel Edgerton, s’apparente à celle d’un cinéma davantage Fordien qu’à un quelconque héritage des productions Amblin (ce que d’autres explorent déjà dans le cinéma US, Abrams en tête). Ce que recherche le personnage de Shannon, c’est un pied-à-terre par le prisme de la famille, une forme d’accomplissement par l’amour d’un père pour son enfant. Cette forme d’optimisme qu’a toujours convoité Nichols trouve ici un aboutissement et une efficacité réels. En quelques scènes, non seulement le réalisateur parvient-il à délimiter le cadre de son film, à exposer simplement et sûrement les traits de chaque protagoniste, et à générer une tension qui ne quittera jamais le spectateur. La mise en scène de Nichols est sèche, sans effets et ne perd jamais de vue son récit.

En un peu moins de deux heures, on se retrouve de ce fait avec un film anti-spectaculaire au possible mais constamment passionnant et un portrait d’une Amérique, dressé en filigrane, qui s’avère bien plus efficace que toutes les tentatives dystopiques ou alarmistes récemment sorties au cinéma. C’est un film sur la croyance. L’image troublante d’un Joel Edgerton en larmes face à cet Elu aux lunettes de natation, ou cet ultime plan d’un Michael Shannon affrontant le soleil, vêtu comme le Christ, perpétuent ce constant déroutant d’une Amérique de la déraison, d’une superstition qui peut pousser à la traque et à l’extinction de tout espoir. Et ce sont dans ces baisses de régime volontaires, loin de la fureur que Nichols sait aussi manipuler avec une belle maîtrise, que Midnight Special sort de la masse des productions fantastiques et trouve une vraie inspiration ainsi qu’une identité.

Assisté de la belle bande-originale aux sonorités métalliques de David Wingo, Jeff Nichols parvient ici enfin à animer cette nature qu’il a longtemps vue comme un espace mort ou déshumanisé. Il troque in fine son habit d’éternel héritier (on l’a désigné fils caché de Malick, de Spielberg, de Carpenter…) pour celui de conteur emporté par cette cour des miracles ordinaires. Un plan simple mais surpuissant d’un père portant son enfant vers l’Inconnu, c’est tout ce qu’il nous aura finalement fallu pour aimer ce Jeff Nichols.3 étoiles et demi

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