Batman v Superman : l’Aube de la Justice de Zack Snyder

Batman v Superman
Batman v Superman : l’Aube de la Justice, réalisé par Zack Snyder
Avec Ben Affleck, Henry Cavill, Jesse Eisenberg et Gal Gadot
Scénario : Chris Terrio et David S. Goyer
Durée : 2h33 / Date de sortie : 23 mars 2016

Il y a des images qui imprègnent plus la rétine que d’autres, c’est un fait. Le cinéma américain se plaît depuis toujours à rejouer des scènes, à donner à la fiction une teneur intime et personnelle. L’assassinat de Lincoln a été vu sous tous les angles, par beaucoup de grands cinéastes (Ford ou Spielberg plus récemment). Andrew Dominik montrait avec l’Assassinat de Jesse James le spectacle que constituait le geste de tuer l’homme dressé au rang de mythe. De même, le cinéma de super-héros en est venu à répéter des scènes vues par le spectateur. On a vu l’Oncle Ben mourir deux fois au cinéma et on aura attesté, sous diverses moutures, de la mort des parents du très sombre Bruce Wayne. Zack Snyder en rejoue les grands accords, rien de plus. Il donne pourtant à la scène une atmosphère profondément déstabilisante, celle qui persistera dans ce grand film malade. Une oeuvre souvent magistrale mais empêtrée dans ses arcs narratifs.

Le début de ce Batman v Superman fonctionne par échos plus ou moins rapprochés : on assiste à nouveau à la destruction de Metropolis de Man of Steel, par le point de vue de Wayne désormais. Scène de chaos mémorable et idée de cinéma brillante, qui est elle-même l’écho de l’épisode historique du 11 septembre 2001. Entre l’histoire fictive et la mémoire collective, les repères sont perpétuellement brouillés. Par les nombreux souvenirs que Snyder réanime, cette suite à Man of Steel est profondément américaine. Comme pouvait l’être le superbe générique de Watchmen. Non seulement le cinéaste trouve dans cette production aux enjeux gigantesques son métrage le plus ambitieux et abrasif, mais il constitue aussi l’achèvement d’un cinéma qui entend se mesurer à la force des fresques baroques. Ce n’est certes pas son plus abouti ou même son plus beau, mais il trouve dans ce combat entre dieux une audace qui détonne avec les autres productions du genre. Et il ne faut pas voir de grands retournements de situation ou même chercher du côté de la fausse subversion de Marvel pour comprendre à quel point le geste de Snyder est audacieux.

Son montage seul, brut de décoffrage, qui coupe le film en une succession de tableaux, affirme un refus de consensualité. Ici, les fondus au noir cachent constamment le spectateur de scènes qu’il connait déjà. L’action se retrouve donc pendant près de deux heures totalement dépouillée, limitée à quelques effets qui ne nourrissent que les tableaux de Snyder (un Superman au milieu des chimères du Jour des Morts, les cauchemars barbares de Wayne). Il y a quelque chose d’ésotérique dans la mise en scène, voire de malickien, à mêler les voix humaines à des images qui débordent d’iconisme et en cela, le film fascine. Snyder, comme il le faisait sur Watchmen, déjoue chaque attente pour mieux traiter la moelle du super-héros et comprendre ce qui fait de lui un dieu aux yeux des hommes, et en fait aussi une bombe à retardement. Son Batman, porté par un Ben Affleck parfaitement crédible, est donc noir, presque nihiliste. Le baladant entre le film d’horreur et celui d’espionnage, Snyder en fait un personnage massif et sans détour, dont la complexité s’inscrit dans sa personnalité même. Une sorte de prédicateur fou dont les seuls flashs cauchemardesques guident un désir de vengeance total. Les scènes de combat où il intervient sont claires et sèches, et constituent les instants les plus plaisants d’un film constamment désagréable mais incarné. C’est sans doute la meilleure nouvelle du film que de voir ce héros qu’on croyait ancré (ou enterré, c’est selon) dans l’univers nolanien trouver dans les images de Snyder une nouvelle force.

Mais c’est sans doute cette force écrasante, qui annonçait pourtant dès les premières images une oeuvre phénoménale, qui finit par écraser l’Aube de la Justice dans son dernier tiers. L’obligation de bâtir un univers solide avec la Justice League et ce combat défaisant toutes les barrières du rationnel finissent par nous écarter peu à peu de l’entreprise flamboyante de Snyder. Là où la première heure n’hésite pas à dérouter chaque repère jusqu’ici bâti dans le genre du super-héros, le cahier des charges tend à éteindre la puissance du propos de l’Américain. L’ajout de sous-intrigues, dont l’enquête de Lois Lane, se retrouve ainsi balayé au second plan involontairement, par un effet de trop-plein.

Là où Zack Snyder se plaisait dans la densité de l’univers de Watchmen, dépeignant à l’image un monde au bord de l’explosion en pleine Guerre froide, il est plus maladroit dans ses effets avec l’univers de Frank Miller. Les scènes ou images qui font mouche sont souvent suivies de moments plus conventionnels, qui en réduisent clairement la puissance. Plus surprenant encore, et la Director’s cut donnera peut-être les clés manquantes à cette étrangeté, la mise en scène de Snyder se retrouve aussi en pilotage automatique dans la dernière demi-heure, faisant du combat final un déferlement numérique assez fade et désincarné. Il n’empêche pas que l’aridité du film détonne, et que les coups donnés font mal, même sur des dieux. Flamboyant mais inégal, Batman v Superman reste cependant la bonne surprise offerte par DC en réponse aux productions sans âme de Marvel.

Il y a ici davantage de puissance et de personnalité que dans le récent Avengers : l’âge d’Ultron, précédente tentative ratée d’une réécriture des tragédies grecques sous le coup d’une déshumanisation numérique. Les effets spéciaux ne manquent pas dans le film de Snyder mais leur emploi et la fracture au sein du film, entre la réflexion théologique surpuissante et le spectacle assourdissant, scellent un film souvent contradictoire et en cela stimulant. La menace n’est jamais énoncée clairement et elle n’est pas du fait du duel entre l’enfant de Gotham et le fils de Krypton. De ce film bâtard et indécis, c’est Snyder qui sort plus fort que jamais : autre dieu opérant par le montage, reléguant les scènes d’action au second plan, mettant ses héros au détecteur de la justice, les opposant au tribunal populaire, il est le créateur fou et inconstant d’un film qu’il nourrit de ses influences (le thème de la maternité à son paroxysme, lorgnant vers le ridicule parfois). On aura beau chercher : si ce Batman v Superman a des obligations de toutes sortes, il n’en reste pas moins une machine de cinéma démesurée qui demande un décryptage qui dépasse les réactions primaires du spectateur. Entre l’audace et l’héritage de l’oeuvre, le choix est ici fait. Il est radical mais revigorant.3 étoiles

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