The Walk de Robert Zemeckis

The Walk
The Walk, réalisé par Robert Zemeckis
Avec Joseph Gordon-Levitt, Ben Kingsley, Charlotte Le Bon et Clément Sibony
Scénario : Robert Zemeckis et Christopher Browne, d’après l’oeuvre de Philippe Petit
Durée : 2h03 / Date de sortie : 28 octobre 2015 en salles, 9 mars 2016 en DVD et Blu-ray

Inexplicable est l’échec public de The Walk. Avec ce nouveau film, Robert Zemeckis ne fait pas que produire le récit d’un exploit. Le cinéma n’en avait pas besoin pour prouver qu’il était devenu l’art majeur pour explorer les miracles ou l’incompréhensible humain, et ce depuis Méliès. The Walk est surtout un pur récit de et sur le cinéma, un exercice d’équilibriste qui trouve dans la figure de Philippe Petit l’expression la plus troublante et sincère de l’esprit du réalisateur face à son oeuvre. L’anecdotique Flight aurait clairement pu détourner le spectateur de ce qui fait la fibre essentielle du cinéma de l’Américain : un humanisme débordant, chez des personnages qui explorent (Contact), repoussent les limites (Beowulf) et tordent le coup à une Histoire plus connue pour ses destructions que dans ses fondations (Forrest Gump).

On pourrait croire, une nouvelle fois, avec The Walk que Zemeckis est un artiste naïf, empêtré dans son optimisme à toute épreuve, qui le fait dévier en réalité de son sujet et de ce qu’il peut raconter de l’état d’un pays, d’un monde. Pourtant, dans cette imagerie glacée et numérisée (très belle photo de Dariusz Wolski), le film est surtout le symbole d’un imaginaire qui fonctionne à plein régime. Il ne faut que quelques minutes, et la vision fantasmée d’un Paris pour comprendre que Zemeckis creuse davantage dans l’épopée (Petit raconte son histoire du haut de la Statue de la Liberté, comme un Ulysse revenu des morts) que dans le film historique, qui tenterait de comprendre le geste par le contexte politique. Pas de rationnel chez Zemeckis, qui se focalise avant tout sur le dialogue, entre les humains et entre les Tours, pour parler plus généralement du processus artistique.

Le portrait que réalise le cinéaste du funambule français est une réflexion de cinéma à part entière. Il matérialise ce qui fait l’essence de l’art de Petit, l’illusion. Ici, en s’exprimant durant une partie du film en français pour mieux dévier vers l’anglais par une cabriole scénaristique, Joseph Gordon-Levitt s’incarne comme un personnage de cinéma fascinant, empreint d’un optimisme et d’une passion pour son art qui permettent au film d’être une très belle exploration, à taille humaine, dans un paysage titanesque. Il est l’illusion de l’art, il en est la vitalité (le geste artistique est d’abord une volonté d’aller vers l’avant) et la menace constante de l’échec (la mort est toujours présente en filigrane dans le film). Il est en soi un pur acteur, qui distord la réalité et les croyances du spectateur pour l’amener à habiter lui-même l’histoire. C’est cet équilibre instable, exprimé par le fil raide qui exprime l’allant de l’artiste et la force des éléments qui le rappelle sans cesse à sa condition de mortel, qui procure le plus de plaisir dans le film.

Que dire aussi du mélange des genres qu’accomplit Zemeckis, faisant de son film plus qu’un pendant spectaculaire (et en 3D) au documentaire Man on Wire. De la romance folklorique entre deux artistes en quête d’identité au brillant film de braquages qu’orchestre le film dans son second mouvement, l’Américain prouve par là qu’il dépasse le statut de technicien savant. The Walk est un film d’une richesse flamboyante, dont les divers niveaux de lecture la rendent unique dans le cinéma hollywoodien d’aujourd’hui. L’enthousiasme présent chez chaque acteur, dont Gordon-Levitt qui porte le défi et l’ardeur de Zemeckis dans la moindre image, permet au film de surpasser la simple (et déjà importante) maestria technologique. Le dernier tiers, finalement assez classique et empreint d’une force tranquille, comme apaisé, déjoue la dynamique qu’avait construit Zemeckis. Là où la traversée devait incarner le point culminant du film, le cinéaste, comme un Spielberg sur le Pont des Espions, en fait surtout un moment de recueillement, d’accomplissement naturel vers le statut d’artiste. Une forme de remerciement inattendue vers le public à qui il redonne toutes les clés, par l’expression de la plus pure émotion. C’est la sagesse et l’expérience du réalisateur qui  triomphent alors et font du film un objet de cinéma précieux et universel.

En parlant dans chaque recoin de son métrage de cinéma, de l’expérience de créer et de la difficulté à être assimilé en tant qu’artiste dans un monde qui ne voit dans le funambule (et dans le réalisateur hollywoodien ?) qu’un simple saltimbanque, Zemeckis prouve que le dialogue entre le cinéma et le spectateur est aujourd’hui encore l’une des plus riches et puissantes formes de cinéma qui soit. L’image christique de Petit sur son fil, portant sa croix vers une forme d’affirmation, demeure sans doute celle qui apparaît comme la plus forte et la plus évidente sur les deux heures. De même, la recréation numérique des tours du World Trade Center agite un souvenir ému à tout spectateur, rappelant dans le bonheur constant du film une histoire humaine plus tortueuse. Par The Walk, Zemeckis ne fait pas seulement le récit d’un funambule. Il trouve dans l’expérience de Petit quelque chose de plus émouvant et personnel encore : il montre que l’homme trouve son plus bel élan dans l’impossible ou l’inatteignable. Discours futile mais nécessaire, qui fait de ce grand film oublié l’un des plus beaux gestes de cinéma de 2015.

Merci à Sony Pictures France de nous avoir donné l’opportunité de voir le film.

4 étoiles et demi

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