Café Society de Woody Allen

Café Society

Café Society, écrit et réalisé par Woody Allen
Avec Jesse Eisenberg, Kristen Stewart, Steve Carell et Blake Lively
Durée : 1h36 / Date de sortie : 11 mai 2016

L’erreur avec Café Society serait de coller, comme chaque année, une belle étiquette au cinéma de Woody Allen. Celle d’un cinéma-cocktail, jamais trop ambitieux, jamais trop embêtant. Quelque chose du domaine du charmant, éphémère. Mais comme souvent avec le New-Yorkais, comprendre qu’une mécanique de cinéma peut aussi déraper n’est jamais évident, et peut n’apparaître au spectateur qu’à la sortie de la salle. Ce qui semblait drôle ne l’est plus vraiment, ce qui paraissait triste est amplifié par la cruauté du parcours dépeint. C’est là toute l’intelligence de ce Café Society, film qui lutte pour maintenir la Lumière : celle, sublime et métaphorique, de Vittorio Storaro, et celle d’âmes en perdition.

Le film du réalisateur s’apparente, et c’est aussi une rengaine que beaucoup lui reprochent, à une introspection. Jesse Eisenberg, double névrosé, hyperactif de l’artiste, est un jeune homme qui cherche un sens à sa vie en s’installant à Hollywood. Il y découvre un monde d’apparat, qui n’avance pas au même train que lui, n’a pas non plus les mêmes valeurs. La confrontation avec son oncle joué par Steve Carell au cours d’une intrigue amoureuse aussi bouleversante que cruelle souligne bien l’idée que Woody Allen n’est pas encore un cinéaste apaisé. S’il répète depuis plusieurs décennies sa tristesse face au silence de Dieu quant à ses questions existentielles, son cinéma a avancé, s’est radicalisé.

Dans cette mise à distance visuelle, par l’apparat et l’artificialité du numérique (premier film qu’il tourne ainsi), Allen engage en outre une mise à distance de la tragédie par un comique de tout instant. Ainsi, le désespoir amoureux de son héros, la succession d’horreurs que représente le film (la trahison familiale, le meurtre, le rejet de Dieu…) s’inscrit à l’image sous la même harmonie : le jazz est cathartique, tâchant de faire « avancer », dans la cruauté du monde social, des personnages aliénés par leur désir personnel. Et la lumière de Storaro est elle aussi salvatrice, car elle imprime à l’image l’idée que, au cinéma comme à l’existence, seule importe cette lumière, sous toutes ses formes. Au cours d’une scène de consolation, l’Italien abandonne les éclairages du cinéma pour ne faire subsister qu’une simple lueur de bougie : comme Kubrick sur Barry Lyndon, le chef opérateur, fondamental dans la réussite du film d’Allen, imprime un courant romanesque qui rendra les destins des héros plus implacables et leurs tourments plus forts que ce auquel le spectateur pouvait s’attendre.

L’apparence de film mineur qu’a inscrit le réalisateur dans son cinéma, maintenant avec le rythme d’un film par an l’idée que ces métrages ne sont que des gestes déshumanisés d’un automate, est ici flagrante dans le décor hollywoodien. Pourtant, à l’instar de ses films les plus graves (Blue Jasmine, plus récemment), c’est l’équilibre entre la comédie et la tragédie, le visage d’une célébrité (le duo Eisenberg/Stewart, étincelant) et sa déchéance dans l’introspection de l’artiste qui fait grouiller la machinerie allenienne. Ainsi, Café Society n’est jamais aussi plaisant et habité que lorsqu’il fait des sons jazzy cycliques les paroles d’une mélancolie terrassante et qu’il trouve dans les regards éloignés de ses amants une absence de réponse aux questions les plus fondamentales. Si le cinéma de Woody Allen est, pour ses détracteurs et bien d’autres, un cinéma du vide, vissé dans ses gammes et aussi mouvementé qu’une carte postale, il agite pourtant chez le spectateur bien d’autres choses, une forme de perplexité stimulante.

Avec ce nouveau film — le premier aussi offert pour Amazon Studios aux Etats-Unis —, Allen dépeint un long chemin vers le conformisme, où l’aliénation des hommes dans la société onirique de Hollywood mène à l’anesthésie de l’esprit et des cœurs. A une époque où l’on se complait à assigner de vaines étiquettes pour qualifier un cinéaste (combien de titres de presse qui en feront un « bon » ou un « mauvais » Woody Allen ?), Café Society fait figure de pas-de-côté passionnant et amer dans la filmographie très agitée du cinéaste.4 étoiles

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