The Strangers de Na Hong-Jin

The Strangers
The Strangers, écrit et réalisé par Na Hong-Jin
Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement
Avec Kwak Do-Won, Hwang Jeong-min, Chun Woo-hee et Jun Kunimura
Durée : 2h36 / Date de sortie : 6 juillet 2016

La sortie de The Strangers, en plein été, doit se vivre comme celle d’un roman policier qu’on lit généralement en cette saison. Un pavé épais, sec et charbon en son cœur. Mais la citation de l’Evangile selon Luc qui ouvre le film ne trompe  pas : l’ambition de Na Hong Jin dépasse celle du thriller moderne, dont le plaisir qu’il provoque habituellement est égal à sa durée de vie dans l’esprit du spectateur. Le Coréen, pendant deux heures et demi, maintient un niveau de violence qui a un double effet : celui d’accentuer plus férocement le mélange des genres (comment pouvait-on s’attendre à rire autant dans un paysage de sang et de larmes ?) et alimenter un bestiaire d’images toutes plus sensationnelles les unes que les autres.

Il est évident que de tels éléments pourraient être au cœur d’un réquisitoire à l’encontre du cinéma de Na Hong-Jin, dont la nature didactique de sa filmographie a tendance à taquiner la puissance sidérante des images qui en découlent. Avec The Strangers, il est difficile de reprocher quoi que ce soit au cinéaste. On lui pardonne la longueur démesurée de son métrage, deux heures et demi d’un cinéma d’une exigence visuelle et métaphorique hallucinante. On lui oubliera sa conclusion brouillonne, tant elle agite en son sein une noirceur que le cinéma américain ne peut plus faire surgir, et des images terrifiantes qui dépassent la strate des hommes. C’est ça, The Strangers : une œuvre de démiurge, un film de possession fait par un homme habité, loin du carcan du genre. La structure en trois actes qui naît naturellement du film articule cette identité protéiforme qui rend la projection du film unique. Le versant comique du premier tiers ne peut exister sans l’horreur de la situation initiale, et inversement, de cette cruauté, chaque fois plus pesante, d’une forme de plus en plus humaine, il en naît un rire en fin de métrage qui sonne comme un coup de poing dans nos certitudes.

Na Hong-Jin n’a pas eu besoin de s’exiler outre-atlantique comme ses comparses Kim Jee-Woon ou Park Chan-Wook pour renouveler ses ambitions artistiques. Son Strangers est une œuvre de cinéma vibrante, qui dépeint une humanité naturellement portée vers la folie et le sang,  impuissante face à ce qu’elle ne peut expliquer raisonnablement. En soi, une remise en cause totale du cinéma de Na Hong-Jin, souvent trop explicatif. La quête vers le Mal invisible, qui les anime et les aliène, est le leitmotiv de la filmographie du cinéaste, et elle n’envenime pas seulement le récit du film. Là où le réalisateur appliquait jusque là une esthétique réaliste, The Strangers est un tournant, l’application ultra-radicale des obsessions thématiques de l’artiste. La collaboration avec Alex Hong Kyung-Pyo est en cela prodigieuse qu’elle se joue de nos croyances, de nos coutumes de cinéma pour mieux se projeter vers l’horrifique. De même, le travail réalisé sur le montage délivre des séquences inoubliables. Coup sur coup, deux scènes de chamanisme, d’une violence inédite, atteignent une forme de transcendance rare au cinéma. La fureur des images et les cris provoquent un effet de symbiose qui explose tout sur son passage. L’impression de voir un cinéaste en pleine possession de ses moyens, désormais hors de toute règle propre à son art.

Tout le talent de Na Hong-Jin est de finir par nous faire croire, en multipliant les tableaux tous plus étranges et malsains les uns que les autres, en la véracité de son histoire. Dans un film aussi touffu et dingue que The Strangers, l’exploit est remarquable. Le cinéaste affirme son désir d’aller toujours plus loin dans les tentatives visuelles. Le film est un pic, quelque chose proche de l’œuvre totale. Si les mots se veulent rassurants en fin de course, il est difficile de sortir d’un tel film avec le sentiment que tout sera comme avant. The Strangers est immense car il produit au-delà d’un mélange des genres cinématographiques un kaléidoscope de tous les arts, tant picturaux que littéraires, et de tous les hommes face à des entités qui les dépassent. C’est une expérience terrassante, et en cela indispensable.5 étoiles

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