Le Bon Gros Géant de Steven Spielberg

Le BGG
Le Bon Gros Géant, réalisé par Steven Spielberg
Avec Mark Rylance, Ruby Barnhill, Penelope Wilton et Jemaine Clement
Scénario : Melissa Mathison, d’après l’œuvre de Roald Dahl
Durée : 1h57 / Date de sortie : 20 juillet 2016

Il y a un an, le succès de Vice Versa de Pete Docter soulignait l’intérêt du cinéma populaire pour l’imaginaire et ce qui se passe dans les têtes de tout un chacun. La nature ludique du film d’animation n’omettait pas pour autant les tourments qui agitaient l’esprit de la jeune Riley et les nouveaux sentiments qui naissaient alors en elles avec l’adolescence (la mélancolie, la nostalgie ou l’amour). En faisant dialoguer une jeune fille et justement un géant chasseur de rêves, Spielberg se permet d’insérer de la magie dans ce bel autoportrait qu’il fait de lui-même : celui d’un artiste qui, par le cinéma, ramène aux yeux des hommes ce qu’ils ne pouvaient voir et encore moins croire.

Il est difficile de ne pas sentir dès les premières secondes, et une stupéfiante séquence d’enlèvement de la jeune Sophie dans l’orphelinat, la présence directe de l’œuvre du cinéaste sur le film. Cette main qui traverse la fenêtre du dortoir, ce n’est ni plus ni moins qu’une main tendue au spectateur pour s’abandonner dans un monde candide et onirique. Si l’Américain est plus malin que les autres blockbusters pour distiller des clins d’œil, le personnage du Géant incarne l’idée toute entière de l’Artisan-cinéaste, qui agite les sentiments et les rêves pour concevoir la recette du cinéma. Et bien que celle-ci ait constamment évolué dans la filmographie du Père Steven, elle a conservé des composantes essentielles comme Janusz Kaminski à la photographie, John Williams à la musique Michael Kahn au montage et la regrettée Melissa Mathison au scénario, en même temps que des thématiques fortes. On les retrouve à nouveau dans cette adaptation de Roald Dahl, à laquelle Spielberg lui confère une maîtrise de technicien imparable en même temps qu’un ton libre et étonnant. Ce mélange d’animation et de prises de vue réelle est à lui seul un passionnant dialogue de cinéma : en ne mettant en scène pendant les trois quarts du film que la jeune Sophie face à un Mark Rylance grimé en Géant par la performance capture, le film instaure un rapport métafilmique éloquent. Par elle, c’est le spectateur qui se retrouve projeté dans le film. Sans même avoir besoin de la 3D, l’intégration au récit est immédiate. Et ce même si, toujours plus radical dans sa relation à l’image, le cinéaste limite au maximum les dialogues pendant la première demi-heure.

Car, autour du texte de Roald Dahl, c’est la mise en scène de Spielberg qui triomphe, comme ce fut le cas sur Tintin. Enchaînant les plans-séquences majestueux, maniant la technologie comme personne avec le personnage de Mark Rylance (dont chaque expression du visage en dit plus que n’importe quelle réplique) et en faisant du film pour enfants le terreau d’une réflexion intime sur sa nature de créateur, Spielberg ne se limite pas à la bête adaptation et rappelle qu’il reste un cinéaste à part dans le carcan hollywoodien. Une scène où le BGG se fait chahuter prend en quelques secondes une nature dramatique, devenant une vision sans équivoque du passé douloureux de Spielberg. Il est clair que derrière l’image de ces Géants, plus grands et plus affamés que le BGG, le réalisateur esquisse un portrait indirect de producteurs à l’influence carnassière sur l’œuvre des artistes. De même, le travail sur l’image de Kaminski, éternel jeu du voir et de l’être-vu qui se retrouve ici inversé lorsque le Géant traverse dans l’ombre les rues de Londres, nous invite à nous faufiler dans les zones plus floues du film, notamment au moment d’une traque qui ressuscite le souvenir de la mort. La légèreté de la réalisation de Spielberg semble ici si évidente avec les possibilités de la performance capture qu’elle peine parfois à trouver un cadre narratif suffisamment fort pour former un tout capable de bouleverser.

Si les deux performances de Ruby Barnhill et de Mark Rylance sont irréprochables et parviennent à créer un lien fort entre les héros du film, les choix narratifs étonnent parfois par leur trop grande liberté, presque par leur mauvais goût. Ainsi, une escapade à Buckingham Palace, bien qu’amusante, fait un peu tache au milieu de ce festival de cinéma où Spielberg convoque sensibilité et utilisation suprême de la technologie. Là où on se serait suffi à un regard lucide, voire cruel, quant au sort des deux personnages, le film préfère persévérer à reconstruire de la magie dans le cinéma hollywoodien. Et si l’effort laisse mitigé, il paraît bon de le saluer, tant le film ne dévie jamais de sa mission initiale.

Derrière son statut de film mineur dans l’œuvre de Steven Spielberg, il y a malgré tout dans le Bon Gros Géant une audace qui rayonne dans le paysage hollywoodien. L’absence de normes, cette Toute Liberté dans la narration et l’image (illustrée par une magnifique séquence où Sophie et le BGG chassent les rêves), rappelle le caractère unique du cinéma du réalisateur. Capable en quelques mois de passer du drame historique avec le Pont des Espions à cette féérie quasi-désuète, c’est un exploit que seuls quelques réalisateurs sont capables de faire. Spielberg en est de cette trempe-là.3 étoiles et demi

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