Toni Erdmann de Maren Ade

Toni Erdmann 1
Toni Erdmann, écrit et réalisé par Maren Ade
Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller, Michael Wittenborn et Thomas Loibl
Durée : 2h42 / Date de sortie : 17 août 2016

Ce n’est pas une comédie. Ni même un drame. Mais qu’est-ce alors ? On a tendance à vouloir classer les films dans des genres spécifiques, bien enclavés. Cannes ne manque jamais à cet appel. Ainsi, on a très rapidement fait de l’oeuvre de Maren Ade une comédie pure, pleinement tournée vers le rire, presque condamnée à l’insignifiance. Pourtant, il ne faut pas se tromper : le rire de Toni Erdmann est constamment à rebours, comme une bombe prête à détonner à tout moment. C’est un film sur l’angoisse du rire, sur ce qu’il se cache derrière, sur la satisfaction à l’entendre, sur la patience qu’il peut aussi suggérer. Rien n’est jamais évident dans le vaste et imparfait film de Maren Ade, à la durée exceptionnelle pour un film vendu comme une comédie (deux heures quarante), comme le démontre la relation père/fille qui en est le noyau.

Le synopsis pourrait se résumer très simplement : un père se rend en Roumanie, où travaille sa fille devenue femme d’affaires, pour la faire rire. Lui redonner « goût à la vie ». Mais la tâche est corsée, car cette dernière ne sourit plus, changée en une machine du Capital incoercible, vidée de son humanité. Car c’est avec une insistance parfois un peu lourde (dans l’humour comme dans le tragique) que Toni Erdmann dépeint d’abord la fracture avec une nouvelle jeunesse dorée, qui ne se plaît que dans le négoce et le luxe. Un divorce entre un père, dernière étincelle d’un comique de la transformation (du dentier au déguisement intégral bulgare), et une fille dont les derniers signes d’un quelconque héritage comique se lisent dans la coke et le goût pour les petits fours.

La grande force du film de Ade est de ne finalement jamais distinguer le comique du quotidien le plus banal, de tout mettre sur un même encéphalogramme, de suggérer silencieusement cette rupture intime. On attend pendant la quasi-intégralité du film le chaos, on se l’imagine, et il arrive, mais à l’instar de son héroïne, tout est orchestré minutieusement et s’effiloche vite. C’est finalement quand son comique à elle, enrobé de cynisme et de danger, affronte ouvertement le burlesque de son père que le film passionne. Les regards sont inquiets, l’abandon jamais loin. Les plaies béantes d’un passé jamais décrit apparaissent enfin et finissent par plus émouvoir que le reste de ce très long film fragile.

Si on comprend bien que Toni Erdmann est un film de contrastes, tiraillé entre la simplicité absolue de son pitch et la complexité constante de ses personnages, de son monde (l’ultra-libéralisme qui transpire de tous les pores), sa durée excessive et la tendance qu’a Maren Ade à rallonger les scènes, les répéter, laissent pensif. La cinéaste a cependant la chance d’avoir un duo d’acteurs remarquable (le naturel maladroit de Peter Simonischek et Sandra Hüller dont l’exploit demeure dans sa capacité à rester imperturbable face à son comparse) qui tire constamment le film vers le haut et amène de l’humanité à une mise en scène qui peine à lâcher prise. Comme si Ade était constamment sur le qui-vive, incapable de s’abandonner spontanément à la comédie (et ne se revendiquant jamais comme auteure comique), ou d’offrir des instants de tragédie susceptibles d’embraser son ambition cachée d’être un film générationnel.

Il n’en demeure pas moins que Toni Erdmann est un film étrange, à part dans les sentiments et les avis qu’il procure. L’unanimité critique qu’il a provoquée n’est pas infondée, mais souvent trop timide voire timoré (à l’exception d’une scène de chant magistrale), le métrage de Maren Ade ne demeure qu’une simple et jolie parenthèse cinématographique au portrait familial touchant.3 étoiles

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